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04/06/2018 13h:00 CET | Actualisé 04/06/2018 13h:00 CET

Chroniques ramadanesques - version Tunisienne: ZAPPING Tunisien (Épisode 4)

l avait oublié les bonheurs des publicités Tunisiennes, dont la sonorisation assourdissante et le contenu abrutissant l’exaspéraient.

FETHI BELAID via Getty Images

Le mois saint est l’occasion pour un grand nombre de Tunisiens de renouer avec les chaînes de télévision locales… entre séries “ramadanesques” et shows de toutes sortes, le zapping à la Tunisienne a un charme tout particulier …

Plus que 15 minutes avant la rupture du jeûne.

Taher, ancien cadre fraîchement retraité, sexagénaire en force, et grand-père de cinq petits monstres, s’attelle avec son petit fils préféré, Amine, à préparer la table et à l’orner de toutes sortes de salades, condiments, boissons… Quelques aller-retours, agrémentés par les encouragements de sa femme Douja et l’innocente bonne humeur d’Amine, et le tour est joué!

Leur table était une mosaïque de couleurs et de saveurs qu’il était fier de contempler … et tout ceci à l’occasion d’un dîner de famille qu’il attendait depuis si longtemps.

C’est l’heure. L’appel à la prière se fait entendre au loin, rapidement repris par celui de la télé. 

“Maudite télé” grogna-t-il intérieurement.

En lecteur aguerri, et fervent défenseur de ce qu’il appelait “les vrais loisirs” tels que la musique, le sport et la peinture, il détestait ce rectangle lumineux bruyant et intrusif. 

En plus de capter l’attention de tout le monde, il n’était porteur que de mauvaises nouvelles et d’histoires à dormir debout.

Mais ce soir, il ne put que céder aux supplications du petit Amine, dont les gros yeux et la moue triste firent fondre Taher instantanément.

“Quel bonheur, toute la famille enfin réunie! C’est ça l’esprit de Ramadan” se dit-il.

Agréablement surpris par les chants et louanges en l’honneur de Dieu, par l’ambiance bon enfant que diffusait la télé, il se dit que, finalement, il pourrait accorder une deuxième chance à cet écran de malheur.

Et il regretta aussitôt cette pensée. Le volume sonore augmenta brutalement dans la salle à manger, faisant lâcher à Taher, en sursaut, la cuillère de soupe qu’il s’apprêtait à engloutir. 

Il avait oublié les bonheurs des publicités Tunisiennes, dont la sonorisation assourdissante et le contenu abrutissant l’exaspéraient.

“Et attention, mêmes pubs en boucle pendant toute la soirée! Ça me rappelle la propagande à l’ère d’Hitler…” pensa-t-il.  

Entre yaourts aux parfums très (très très!!) originaux, et marques alimentaires en tous genres, Taher savait que les publicités durant ramadan ne parlaient que de nourriture… Pas d’annonces pour un quelconque événement culturel, ou pour une quelconque exposition.

“Car la culture que diffuse cette satanée télé est celle de la bouffe!” se disait-il.

Deuxième acte. Deuxième frayeur de la soirée. 

Alors qu’il venait de reprendre son souffle de ces ignobles publicités, quittant son tajine des yeux, et terminant de conter une de ses histoires sur le bon vieux temps, Taher remarqua que l’attention de ses petits fils s’était tout d’un coup portée sur une série télévisée qui annonçait son huitième épisode.

“Papi, Papi! Il faut que tu regardes! C’est trop drôle!!!” lui dit le petit Amine.

Cette série leur présentait des personnages aux tenues originales dignes d’une pièce de théâtre burlesque ou d’une parodie de film. 

Ils semblaient forts sympathiques, mais ressemblaient surtout à ce genre de personnes que vous et moi éviterions à tout prix, si nous devions les croiser dans la rue. “Ce genre de personnes qui vous font changer de trottoir” se dit Taher.

Ce qui le dérangeait le plus, c’était leur langage.

Vociférant à s’en vomir les tripes, criant à s’en extraire les orbites, changeant d’intonation et de ton comme de jeunes adolescents en pleine mue (alors que le plus jeune d’entre eux devait pourtant avoir la trentaine!), leur langue ressemblait fortement au Tunisien, à quelques exceptions près. 

Chaque phrase commençaient par un “aaah”, qu’il avait entendu la dernière fois lors de son voyage au Pérou chez un lama en pleine danse nuptiale, et quelques répliques étaient ponctuées de ce mot, “frère” en roulant le r, dont la signification lui échappait.

Tout ce beau monde agrémentait ces échanges de grimaces: entre sourire forcé, découvrant la 2ème prémolaire de celui-ci, et rictus faisant scintiller la couronne dentaire de celui-là, Taher se dit que ces personnages devaient avoir un vrai problème de constipation. 

Le petit Amine demanda, au grand père dépité, le sens d’un gros mot, que l’un des personnages venait juste de vomir, dans un paroxysme d’élégance.

Malaise perceptible à table. Échange de regards entendus entre adultes.

Taher préféra répondre “je ne sais pas weldi, kelma khayba”.

Et sans crier gare, annoncée par des cris dignes de ninjas en rut, ou de chats en crise hémorroïdaire, une scène de baston éclata à la télévision.

Voyant que l’objet de cette même bagarre était un sac de drogue, Taher, excédé, s’empara de la télécommande et changea aussitôt de chaîne.

Sa patience avait atteint ses limites, et ne pouvait laisser ses petits enfants regarder cette horreur.

“C’est ça ce qu’on leur inculque durant ramadan?” se désola-t-il.

Errant de chaine en chaine, et constatant avec dégoût qu’il avait bien fait de se tenir loin de sa télé jusque là, Taher finit par l’éteindre.

Le dîner toucha à sa fin, on servit enfin le dessert, le moment préféré du petit Amine.

″- Papi, Papi, y’a une série que tu vas adorer! 

 - Ah non ! Plus de télé pour ce soir !

 - Mais Papi, c’est une série qui parle de l’histoire de la Tunisie!”

Amine connaissait le défaut de son grand père. En plus de céder facilement aux caprices de son petit fils, Taher était d’un naturel curieux.

Rallumant le poste de télévision, Taher se dit que ça ne durerait pas longtemps.

Mais curieusement, il ne vit pas le temps passer.

Cette série lui rappela son enfance, le replongea dans des souvenirs enfouis depuis bien longtemps.

Découvrant un langage aussi ancien et familier que les décors, des costumes rendant un poignant hommage à la culture Tunisienne, une intrigue brillamment ficelée, un jeu d’acteurs mené à la perfection, Taher s’avoua à contre-coeur que ce qu’il regardait le comblait de bonheur.

“Eh bien! Une oeuvre adaptée à l’ambiance familiale de ramadan, et, qui plus est, intéressante! Qui l’aurait cru!” pensa-t-il.

Le plus important, pensa Taher, c’est qu’il était entouré de sa famille au complet en cette magnifique soirée. Et rien ni personne ne pouvait lui ôter le bonheur qu’ils lui procuraient.

“Mais plus de télé en mangeant” se dit-il.

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