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20/05/2018 13h:00 CET | Actualisé 20/05/2018 13h:03 CET

Chroniques ramadanesques - version Tunisienne: Le travailleur et ramadan (Épisode 2 )

Au lieu de la demi-heure cumulée de travail effectif “en temps normal” (...)c’est au prix d’une bonne centaine de bâillements qu’Ahmed effectuera un bon quart d’heure de travail cumulé par jour.

Zoubeir Souissi / Reuters

Synopsis : Alors que la productivité moyenne du Tunisien tout au long de l’année affiche des chiffres peu flatteurs, elle tend à être nulle durant le mois saint... 

C’est sans doute l’aspect le plus frappant du mois de ramadan.

Comme si le lundi n’était pas assez difficile comme ça, Ahmed se lève l’esprit embrumé, la tête ailleurs, sans rien pour lui “charger la tête de bon matin”, comme il ne cesse de le répéter. 

L’humeur exécrable du lundi matin a laissé place à un abattement total, et à une somnolence encore plus récalcitrante que celle “des jours normaux”.

Et s’il devait prendre le bus au lieu de grimper dans la voiture de son voisin Salah pour rejoindre le boulot, cette somnolence laissait place à un agacement et à une tension palpable au sein de l’autobus.

En plus de se sentir pris en sandwich entre deux imposantes masses humaines dans ce satané bus, en plus de se cramponner à la vie à chaque virage engagé à pleine vitesse par le chauffeur, en plus de lutter pour respirer à chaque fois que l’autobus accueillait de nouvelles victimes en son sein, Ahmed lançait et recevait des regards noirs par ci, par là ... c’était là une simple manière de dire “bonjour” durant ce mois, tellement plus simple que d’articuler péniblement ces deux syllabes! 

Et pour cause: un syndrome de sevrage tabagique touchant le héros de notre histoire, et plus de 50% des Tunisiens ( car nous sommes un peuple courtois, et qu’en “temps normal”, nous disons bonjour). 

Le supplice du “transport” passé, c’est une longue journée de travail qui l’attend. 

Au lieu de la demi-heure cumulée de travail effectif “en temps normal”, réalisée au prix de nombreuses pauses café, de pauses cigarette, de mini-siestes, c’est au prix d’une bonne centaine de bâillements qu’Ahmed effectuera un bon quart d’heure de travail cumulé par jour.

En face du bureau que tient notre héros ( qui est chargé de “l’accueil” dans une structure publique du grand Tunis ), c’est sous une fusillade de regards noirs que les nombreux à faire la queue se jaugent. 

Et c’est avec une haleine capable à elle seule de vous faire un nettoyage de peau complet, et de vous laver intégralement de vos péchés ( ainsi que de votre envie de vivre ), qu’Ahmed accueillera une à une ces âmes pieuses en quête de renseignements.

(C’est là que nous comprenons que notre personnage est bien fictif... car ce même bureau d’accueil est en général occupé par un violent courant d’air dans nos structures publiques..) 

N’oublions pas le moment le plus palpitant de la journée ( à part le moment de quitter le travail, nous y reviendrons): comment ne pas pimenter l’ambiance par une ou deux bonnes bagarres dans cette file d’attente? 

Mais rien de bien inquiétant, car le Tunisien est courtois de nature, car en ce mois de pardon et de pureté de l’esprit, le Tunisien a tout simplement une circonstance atténuante: ”محشش” ,”مرمضن”... Autant de synonymes dépeignant la grande patience d’Ahmed et de ses compatriotes, une patience à l’épreuve de tout.

Entre deux moments de flottement, les profonds débats politiques des “jours normaux” laissent place à l’occupation préférée du Tunisien durant ramadan: parler de nourriture et des bons plats qui les attendent le soir venu. 

C’est en général au cours de ces moments que, l’eau à la bouche, les pupilles dilatées, et au maximum de sa concentration, qu’Ahmed sent le peu d’énergie dont il dispose remonter à la surface et le revigorer. 

S’imaginant la brika au thon toute chaude comme entrée, sentant presque le fumet du tchich qu’il adore, et fantasmant sur le “shan kafteji” qui l’attend au dîner, Ahmed est péniblement arraché de ses rêves par un client venu demander conseil. “Aie l’air désagréable, il te laissera tranquille” se répéta-t-il.

L’heure du départ enfin arrivée, c’est “libéré, délivré” qu’Ahmed sautera de sa chaise, se sentant courbatu tant il aura travaillé, et sentant même un début d’escarre fessier tant il se sera tué à la tâche. (Car en citoyen Tunisien responsable, hors de question de quitter son poste avant l’heure du départ, surtout pas en ce mois saint...) 

Et c’est ainsi, oubliant toutes les misères de ce jour et laissant derrière lui toutes les tensions du travail, que notre ami se dirigera, bombant le torse, aussi fier qu’un jeune paon, vers la sortie.

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