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19/05/2018 10h:10 CET | Actualisé 19/05/2018 10h:10 CET

Chroniques ramadanesques - version Tunisienne: Épisode 1

Un seul élément au centre de ce mois “saint”, un seul organe commandant chaque fait et geste de Mhammed, niché tout en haut de son abdomen: son estomac.

FETHI BELAID via Getty Images

Jour 1 - Bienvenue, Ramadan.

Durant ce mois saint, un jeûne s’étendant de l’aube au crépuscule rythme la vie des musulmans, dans un but d’élévation spirituelle et d’empathie envers les plus démunis ( dont le ventre est creusé par la faim tout au long de l’année )... Il s’agit, en outre, de l’un des cinq piliers de l’Islam.

Mais de vous à moi, je ne sais pas ce qui me plait le plus dans ce mois au goût très particulier...

La journée du “Monsieur tout le monde Tunisien”, commence donc après un sommeil de deux à quatre heures... Une nuit écourtée par les délicieuses senteurs de chicha et les parties de carte au café.


Se lavant -accessoirement- le visage, c’est amputé de deux composants essentiels à sa vie, presque aussi indispensables que l’oxygène qu’il respire, que la journée de Mhammed commence: aussi indissociables que le yin et le yang, c’est son café et sa cigarette matinale qui lui manquent douloureusement.


Les premiers jours de ramadan, c’est plein de résignation et le coeur débordant de foi qu’il claque la porte derrière lui, prêt à en découdre avec près de 16h de jeûne, après avoir soigneusement évité la cafetière du regard...
Les jours suivants, c’est avec un pincement au coeur, les yeux presque larmoyants que Mhammed refoulera cette pulsion quasi-animale de sentir le doux fumet s’échappant de sa satanée tasse de café...
Le reste du mois, son deuil consommé, son syndrome de sevrage passé, et son impression d’être anesthésié enterrée, ce sera avec nostalgie, le regard au loin, qu’il se consolera en se disant que l’aïd viendra bientôt...

C’est donc en passant par ces différentes étapes du deuil revisitées (parfaitement applicables au kafteji manqué de 10h, au lablebi qui le tenait au chaud à midi, à la crêpe de 14h et au chapati de 16h), que le Tunisien, au bout d’un mois de lutte sainte, et au prix d’un effort titanesque, aura passé près de 28 jours à refouler péniblement puis quasi-machinalement, ses instincts primaires.
C’est donc tel un héros, tel Hercules sortant victorieux de son combat avec je ne sais quel monstre, que Mhammed accueillera enfin le jour tant attendu, l’Aid...

Un seul élément au centre de ce mois “saint”, un seul organe commandant chaque fait et geste de Mhammed, niché tout en haut de son abdomen: son estomac.

Lui-même qui le torture de bon matin, lui rappelant douloureusement le rituel du petit déjeuner...
Lui-même qui lui commande de crier à s’en étouffer au premier feu rouge, à s’en injecter les yeux de sang...
Lui-même qui lui ordonne de se ruer sur les étals du marché, d’acheter compulsivement de grandes quantités de ce qu’il aimerait voir sur sa table le soir venu, le tout agrémenté de quelques insultes en plein milieu de ce capharnaüm...
Ce même petit organe rapidement devenu grand, qui, en étroite collaboration avec l’être entier de Mhammed, le fera saliver dans un réflexe purement Pavlovien une fois le grand moment venu, l’appel à la prière au crépuscule.

Et c’est à ce moment précis que toute la beauté du mois de ramadan se révèle au grand jour, que, le coeur bourré de foi, Mhammed entamera, tout excité, sa crise boulimique quotidienne.
Se servant successivement et frénétiquement de la soupe, de la salade, du tajine, une bonne brika au thon, et des pâtes à la sauce rouge, Mhammed est enfin rassasié. La crise est passée.
Une fois un dessert digne d’un roi servi, et au bord du vomissement, tant il aura rempli sa panse, il est enfin prêt à amorcer la deuxième partie de la soirée: programmes télévisés à l’humour douteux sur les chaines Tunisiennes, puis une soirée à jouer aux cartes avec une (ou deux) chicha (s) à la main.

Après un bon moment passé entre amis au café du coin, le téléphone sonne. C’est Ahmed qui propose un souhour à la nouvelle sandwicherie. “Mais attention, c’est bondé! Haya fissaa ramène-toi”.
Peu importe, de toutes les façons, tout est bondé durant ce mois-ci.
Laissant derrière lui le nuage de fumée épaisse qui lui avait tenu compagnie toute la soirée, Mhammed, arrivant à la sandwicherie, commande ce qu’il appelle “le sandwich le plus rassasiant, s’il vous plaît!”, qui lui coûtera une horrible sensation de soif à quelques secondes de l’Adhan de l’aube, et qui le tiendra “rassasié” jusqu’à deux heures après son réveil…

L’estomac rempli à ras bord, et le coeur tout aussi empli de foi, Mhammed se glissera dans son lit, pour jouir de deux bonnes heures de sommeil, avant que ne vienne l’inévitable heure du réveil… et que la spirale infernale ne reprenne son cours le lendemain matin… 

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