ALGÉRIE
25/08/2018 16h:58 CET | Actualisé 26/08/2018 08h:51 CET

Choléra: une épidémie "non maîtrisée" par un "ministère incapable"et un "gouvernement muet"

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L’épidémie de choléra dans plusieurs wilayas du pays, confirmée jeudi par le ministère de la Santé, fait l’objet d’une “gestion défaillante” avec “peu de réactivité” selon Mohamed Bekkat Berkani, président du Conseil National de l’Ordre des Médecins algériens.

Dans une déclaration au HuffPost Algérie, il a estimé que le ministère de la santé et l’Institut Pasteur étaient “incapables” de contrôler cette épidémie et identifier son origine, rôle que doit accomplir une agence de veille sanitaire, de contrôle et de prévention. 

Il a également pointé du doigt une “communication défaillante” de la part de la tutelle et des hauts responsables du pays, qui ont aggravé, selon lui, l’état de panique chez les Algériens.

72H après la confirmation des cas de choléra dans plusieurs wilayas du pays, le ministère de la Santé ne connaît toujours pas l’origine de cette épidémie.

Le Directeur de la prévention, Pr. Djamel Fourar, qui a affirmé jeudi que les 41 cas confirmés étaient “isolés” et que la situation était “maîtrisée”, a finalement dévoilé ce matin le chiffre de ... 139 cas suspectés dans 6 wilayas.

De quoi amplifier la panique des Algériens qui doutent de la qualité de l’eau potable du robinet et ce, malgré les assurances réitérées des responsables de la Santé et des Ressources en eau.

Lents, très lents

Un scénario pas du tout surprenant pour le Dr. Mohamed Bekkat Berkani, au vu du “manque de réactivité du ministère de la Santé”, et de “l’absence de prévention et de contrôle” qui doivent être à la charge d’une agence de veille sanitaire, inexistante.

Réagissant aux interrogations de plusieurs citoyens, dont des journalistes sur le temps que met le ministère pour identifier l’origine de cette épidémie de choléra, M. Bekkat Berkani a estimé que “la tutelle, tout comme l’Institut Pasteur, qui sont des organisations centralisées, ne sont pas qualifiées pour identifier les origines de cette épidémie aussi rapidement”, faute de réactivité face aux premiers cas suspectés.

“Nous (Conseil de l’ordre des médecins algériens, NDLR) avons proposé, cela fait des années maintenant, de créer une agence de veille sanitaire pour surveiller toute suspicion de propagation épidémique”, a-t-il expliqué. “Cette agence serait capable d’établir les rapports de causes à effets et de prendre des décisions urgentes face à une épidémie”, précise-t-il.

Faute de création de cet organisme tant réclamé par le Conseil de l’ordre des médecins, son président a estimé que le ministère ne pouvait être réactif. “Cette épidémie a commencé à Aïn Bessam dans la wilaya de Bouira mais ils ont visiblement sous-estimé les résultats. Plus tard, d’autres cas se sont déclarés à Boufarik”, rappelle-t-il. “Ils ont mis longtemps, très longtemps à confirmer les cas de choléra”. 

Des centaines de personnes, montrant des symptômes similaires à ceux du choléra, ont été hospitalisés plusieurs jours avant l’Aïd-El Adha. Des journaux rapportaient même que des responsables ont eu la confirmation de cas de choléra depuis au moins lundi 20 août.

Le ministère de la Santé a émis une note concernant cette épidémie le 22 août 2018, au deuxième jour de la fête de l’Aïd pour ne l’annoncer publiquement que jeudi 23 août 2018.

Mohamed Bekkat Berkani a ainsi expliqué que les autorités sanitaires ne pouvaient pas jouer le rôle d’une agence spécialisée “qui a des mécanismes huilés, grâce à un contrôle régulier et la prévention continue, pour identifier les origines d’une épidémie et prendre les mesures nécessaires en urgence”.   

Où est le contrôle ?

Il a ainsi fait part de sa désolation face à la “paralysie” de “centaines d’établissements hospitaliers face à cette crise”, alors que l’Algérie était capable dans les années 1970, avec des ressources très limitées, à vaincre des épidémies “grâce à un déploiement considérable et des interventions locales sérieuses”, témoigne-t-il.

Mais il ne s’agit pas de l’unique raison pour laquelle le ministère de la Santé peine à identifier l’origine de l’épidémie. De l’avis de M.Bekkat Berkani, le manque de contrôle aggrave la situation et brouille les pistes.

“Aucun responsable ne s’est jamais posé la question sur les aliments, les fruits et les légumes contaminés par l’irrigation. Une agence de veille sanitaire aurait été capable de contrôler et d’agir”, affirme-t-il. 

“Qu’en est-il de la prévention ?”, s’interroge-t-il. “Personne n’a eu l’idée de sensibiliser les citoyens sur l’eau des sources, de les prévenir sur la saleté de l’environnement, des eaux et des villes ?”.

Pour lui, cette épidémie se nourrit ainsi d’un manque d’hygiène, de contrôle et de prévention.

“Des ministres toujours en vacances ?!”

Les autorités ont également tout faux en matière de communication, poursuit le même docteur. “La communication est défaillante”, estime-t-il, “incapable de rassurer les Algériens. 

M. Bekkat Berkani a d’ailleurs fustigé les déclarations du directeur de l’Institut Pasteur, Zoubir Harrat, qui a estimé que “c’était un courage politique de déclarer le choléra”. “Ces paroles, tout comme l’annonce des résultats, ont créé la panique chez les Algériens”, estime-t-il.

“Comment peut-on comparer l’Algérie et son épidémie de choléra à des pays comme le Niger, le Yémen ou le Mali, en guerre et très pauvres ?”.

Le président du Conseil de l’ordre des médecins a estimé que le public algérien “n’a que faire des interventions des experts et de leurs explications. Les Algériens n’ont pas besoin de savoir comment fonctionne la bactérie cholérique. Ils ne sont pas stupides. Ils ont besoin de comprendre son origine et que faire pour s’en prévenir”.

Il n’a pas surtout pas manqué de dénoncer une communication politique absente et responsable de la frayeur des Algériens.  “Le public algérien croit mieux un politique qu’un expert. Est-ce que c’est normal qu’aucun ministre ne soit pas intervenu ou monté au créneau ?”, s’interroge-t-il.

“Est-ce que c’est normal que des ministres de la Santé, des Ressources en eau, le Premier ministre soient toujours en vacances tandis qu’une épidémie est déclarée dans leur pays ?”. 

Le même interlocuteur s’interroge également comment se fait-il que les chaînes de télévision publiques ne communiquent pas assez sur le sujet. 

 “La crise est mal gérée. Le gouvernement est muet. Aucune gestion solide et rassurante. Les ministres, les responsables de la SEAAL et des Ressources en eau doivent intervenir”, conclut-il. 

Des déclarations que le ministère de la Santé a vite confirmé, en annonçant dans un communiqué 46 cas confirmés sur 139 suspectés. Toutefois, en détaillant le nombre de victimes par wilayas, le total atteint les ...70 cas confirmés et non 46 avant de publier un rectificatif. Un autre cafouillage ?