MAROC
19/05/2018 17h:07 CET

Chassés de leurs terres, les habitants de Oulad Dlim à Rabat réclament leurs droits

“Je ne sortirai de la terre de mes ancêtres que si je meurs”.

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SOCIÉTÉ - “Je ne sortirai de la terre de mes ancêtres que si je meurs”, déclare, les larmes aux yeux Nadia, une des habitantes du douar Oulad Dlim. Elle et ses compagnons de fortune sont venus ce jeudi 17 mai au siège de l’Association marocaine des droits de l’Homme (AMDH), à Rabat, clamer leurs droits et la terre située à Guich Oudaya, près du quartier Hay Riad à Rabat, dont ils ont été chassés.

Près de 126 familles de la tribu de Guich Oudaya subissent, depuis le 8 mai dernier, une pression de la part des forces de l’ordre pour plier bagage. La police n’aurait d’ailleurs pas hésité à utiliser la violence pour les faire sortir de ces terres qui, selon les Guichiens, leur appartiennent. 

“Vers 4h du matin, on nous a prévenus que les policiers viendraient. Nous sommes donc restés debout à les attendre”, raconte au HuffPost Maroc Habiba, une des habitantes de la zone. “Ils ont brûlé nos tentes, toutes nos affaires, nous n’avons plus rien”, proteste-t-elle en exposant sa blessure à la jambe.

Se disant victimes également d’une répression violente, d’autres habitants nous dévoilent les séquelles sur leurs corps, les blessures, les bandages, les plaies encore saignantes et plusieurs ecchymoses. Ceux qui ont refusé d’obtempérer ont été emmenés au poste de police avant d’être relâchés dans la journée. 

Coups et blessures

Si cette fois-ci les blessures sont restées superficielles, elles ont parfois été plus graves. Une nuit, en 2014, les forces de l’ordre sont intervenues dans la même zone pour en chasser les habitants. “Je préparais le dîner sur une petite bouteille de gaz”, se souvient Habiba. “Un moment d’inattention a suffi pour que les policiers débarquent et détruisent tout sur leur passage. La bouteille de gaz est tombée et mon mari a pris feu”, explique-t-elle.

Lakbir, l’époux de Habiba, s’en est sorti avec une brûlure de troisième degré au bras et à l’épaule, mais n’arrive plus à les bouger correctement. La famille a porté plainte mais l’affaire “traîne toujours dans les tribunaux”, d’après Habiba. 

Cet incident a marqué les dernières expulsions des habitants du douar Oulad Dlim lorsque les forces ont entamé la destruction de leurs logements. Depuis, les habitants vivent dans des campements de fortune, sous des tentes en plastique. Des conditions de vie insalubres qui auraient causé plusieurs maladies parmi les habitants, mais aussi le décès du neveu de Habiba, alors âgé de 3 ans, dit-elle.

Sans indemnisation

Les habitants devaient céder leurs terres à la suite d’un accord signé en 2003, en leur absence, par le ministre de l’Intérieur, le ministre des Finances et de la privatisation, le ministre délégué auprès du Premier ministre, chargé de l’habitat et de l’urbanisme, ainsi que le directeur général de la Caisse de dépôt et de gestion (CDG) et président du conseil d’administration de la Société d’aménagement Ryad (SAR).

En échange, les ayants droits, recensés à 1915 habitants, devaient bénéficier d’un appartement de 135 mètres carrés ainsi qu’une indemnisation financière de 250.000 dirhams pour les chefs de foyers, et un appartement de 90 mètres carrés et 25.000 dirhams pour les jeunes foyers.

Cependant, seules 3 familles auraient été relogées selon les habitants de Oulad Dlim. Quelques familles, comme celle d’Al Habchi, ont préféré déménager: “On nous a expulsés de chez nous le 19 février 2014, moins de 20 jours après la mort de mon père à qui appartenait la terre”, raconte Al Habchi. “Ma femme, elle, n’a même pas eu le droit à une promesse d’indemnisation, même si elle est Guichiya, soi-disant parce qu’elle est déjà mariée à un Guichi”, s’indigne Al Habchi, en rappelant également l’inégalité de traitement envers les enfants des femmes Guichi.

À qui appartiennent ces terres?

La convention stipule que le terrain de 96 hectares, composé de Oulad Dlim et de Oulad Mtaa Est, a été cédé à un dirham symbolique, au profit du maître d’ouvrage, la SAR, via la CDG, pour y construire des immeubles. 

Interrogé par le HuffPost Maroc sur l’avancement des travaux, la CGI (Compagnie générale immobilière), bras opérationnel immobilier du Groupe CDG, a simplement répondu qu’elle n’était “pas propriétaire d’un terrain sur Oulad Dlim”. La SAR, quant à elle, n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Pour le président de l’Instance marocaine des droits humains, Mohamed Ennouhi, la convention n’a pas lieu d’être. “La convention signée en 2003 est nulle puisque, contrairement aux autres terres de Guich, celles de Guich Oudaya ne sont pas sous la tutelle du ministère de l’Intérieur, comme le précise le dahir de 1919”, assure Ennouhi. 

Le titre foncier du terrain, que le HuffPost Maroc s’est procuré, assure bien que les 96 hectares appartiennent à “la collectivité du Guich des Oudayas”, mais, aujourd’hui, les habitants ont le droit “d’usufruit sur leur terre sans en avoir la pleine propriété”, explique l’AMDH.

Un préjudice que ces habitants soulignent d’une seule voix, réclamant l’urgence de trouver une solution à même d’apaiser les esprits. En attendant perdure la peur d’être chassés de leur terre, sous le regard des fourgonnettes de police qui quadrillent et surveillent inlassablement le terrain de toutes les convoitises.

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