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28/03/2019 11h:21 CET | Actualisé 28/03/2019 11h:21 CET

Chante-moi le féminicide

"Si le clip de Mr Crazy n'est que de la fiction, il y a tout de même ici une incitation à la violence contre les femmes et un parti pris qui ne doit pas être pris à la légère".

Capture d'écran/YouTube

Dans une société où parler de sexualité rime avec incitation à la débauche, les adolescents vont souvent chercher sur Internet des modèles identificatoires. Faute de ressources informatives, ils construisent une représentation biaisée de la sexualité, de l’amour et des relations amoureuses. 

Petit aperçu de ce sur quoi peut tomber un jeune marocain sur le web:

Ajouté le 10 mars dernier sur YouTube, le vidéoclip du rappeur marocain Mr Crazy “No bitch” dépasse les 3,5 millions de vues et les 130.000 like. Ce dernier chiffre donne un aperçu de l’identification des jeunes au personnage de Mr Crazy et de l’approbation de sa perception des choses. D’autant plus que le vidéoclip a reçu un retour positif des internautes, notamment des femmes qui l’ont félicité en commentaire: “Qui a revu la vidéo plus d’une fois?!!”, “Je regarde en boucle, waw le clip est excellent bravo”, “la chanson c’est du tooop du toooop” (traduit de la darija, section commentaires sur YouTube, ndlr).

Le vidéoclip présente l’histoire de Mr Crazy qui, offensé par l’infidélité de sa copine, riposte en la séquestrant. On la voit d’ailleurs enfermée dans une chambre et ligotée sur une chaise. De son côté, le ravisseur se délecte de ces moments de souffrance et filme sa copine qui subit insultes et torture: il la traite de tous les noms, la responsabilise et lui dit clairement qu’il regrette de ne pas l’avoir violée. Enfin, la violence prend de l’ampleur vers la minute 2:32, lorsque le rappeur laisse sa copine avec son ami qui se charge de la battre.

Si ce n’est que de la fiction, il y a tout de même ici une incitation à la violence contre les femmes et un parti pris qui ne doit pas être pris à la légère. Le vidéoclip encourage à une haine envers les femmes et banalise la violence quand celle-ci est justifiée par l’infidélité. Cette réaction exagérée s’explique par la tendance de certains hommes à vouloir posséder et dominer entièrement la femme. Ce caractère possessif a donc fait resurgir chez le protagoniste son instinct animal pour la survie de sa dignité effritée par l’acte “impardonnable” de sa copine. Ainsi, la douleur du partenaire trompé se transforme en violence justifiée.

Cette “virilité” toxique et exacerbée par l’importance que lui accorde la société fait que le sang menstruel dégoûte plus que celui des blessures des femmes battues par leur copain/conjoint. Et souvent, cette indifférence coûte très cher à ces femmes qui finissent par être assassinées. Les meurtres entre conjoints, partenaires sexuels ou membres d’une même famille sont trop fréquents, et sont souvent l’aboutissement d’une série d’actes violents. Toutefois, ils ne semblent pas être pris au sérieux et sont généralement décrits comme des “crimes passionnels” ou encore “crimes d’honneur” ; alors que ce sont tout simplement des féminicides !