MAROC
01/09/2018 11h:37 CET

Cette femme a quitté Harvard pour se consacrer à la lutte pour l’égalité menstruelle

Dès l’âge de 16 ans, Nadya Okamoto lançait Period, une association à but non lucratif en faveur de l’hygiène menstruelle.

SYDNEY CLAIRE PHOTOGRAPHY

FEMMES - Lorsque Nadya Okamoto, 20 ans, a pris la décision de prendre congé au beau milieu de sa deuxième année d’études à Harvard pour se consacrer à son combat pour l’hygiène menstruelle, elle s’est évidemment demandé comment ses camarades allaient réagir.

“J’ai très peur de ce que les gens vont penser. Est-ce qu’ils vont se dire que je vais juste glander?”, confie-t-elle au HuffPost.

Pourtant, si l’on considère les réalisations impressionnantes de cette jeune femme comme un indicateur de ce qu’elle accomplira hors de la prestigieuse université, elle n’a aucun souci à se faire.

Pendant l’année et demie qu’elle a passée à Harvard, elle a en effet écrit un livre entier – pendant les vacances de Noël, rien que ça! – et mené campagne pour des élections locales, tout en pilotant un organisme à but non lucratif, dont elle s’est fait la porte-parole aux quatre coins des États-Unis. Bien qu’un peu angoissée à l’idée de quitter l’université, elle fait remarquer avec fierté que l’annonce de ce départ sur son compte Instagram lui a valu un “nombre record de likes”.

Elle est la fondatrice et directrice de Period: The Menstrual Movement, une association d’envergure mondiale dirigée par des jeunes, qui s’efforce d’éveiller les consciences sur les difficultés d’accès aux produits d’hygiène menstruelle.

“Avec Period, nous essayons constamment de trouver des moyens de faire réfléchir différemment à la question des règles, et nous luttons sans relâche pour l’égalité menstruelle”, déclare-t-elle.

Dans la pratique, Period se charge de distribuer des produits menstruels aux femmes qui en ont besoin. L’association tâche aussi d’impliquer la jeunesse, à travers la mise en place de relais sur les campus universitaires, gérés par des étudiants. On en compte aujourd’hui 210 aux Etats-Unis. Selon Nadya Okamoto, quatre ans après son lancement, Period a déjà fourni plus de 310.000 produits menstruels tels que des tampons, des serviettes hygiéniques et des coupes à celles qui n’ont pas les moyens de s’en acheter.

Pour la jeune étudiante, cette volonté de donner accès aux produits menstruels s’explique par “des raisons avant tout personnelles”. Sa propre famille a vécu sans domicile fixe pendant ses années de troisième et seconde dans l’Oregon. Durant cette période, elle a sympathisé avec des sans-abri qui témoignaient du manque de dignité et de l’inconfort accompagnant l’inaccessibilité aux produits menstruels.

“Le hasard a fait que je me suis liée d’amitié avec ces femmes, qui enduraient des conditions d’existence bien plus déplorables que les miennes”, déclare-t-elle. “Je les ai écoutées raconter comment elles devaient utiliser du papier toilette, des chaussettes, des sacs de course, du carton ou du papier pour absorber le sang menstruel. Je me suis investie dans ce problème, qui est devenu une véritable obsession.”

L’adolescente s’est alors mise à enquêter avec assiduité sur la question de l’accessibilité à l’hygiène menstruelle. Elle a ainsi découvert que les règles figuraient parmi les premières causes d’absentéisme scolaire des jeunes filles dans les pays en développement; que dans des pays comme le Népal les femmes étaient souvent ostracisées pendant leurs règles, parfois au péril de leur vie; et qu’aux États-Unis même, plus de 40 Etats taxent les tampons et les serviettes, considérés comme des produits de luxe.

“Tout ça m’a motivé et j’ai voulu faire plus que de simples recherches sur le sujet”, raconte-t-elle. Quelques semaines plus tard, dès que la situation de sa famille s’est améliorée, elle a fondé Period. À l’échelle mondiale, l’association est aujourd’hui la plus grande organisation non gouvernementale dirigée par des jeunes à lutter pour l’hygiène menstruelle.

Elle plaide pour l’avènement de la génération Z. Enfant du numérique, prête à une transparence totale, sa volonté de partager son propre rapport à l’hygiène menstruelle a eu des répercussions concrètes sur la croissance de Period. C’est par ce biais qu’elle en vante les mérites.

“Les gens me demandaient pourquoi ils devaient s’intéresser aux règles, pourquoi je m’y intéressais. Je pense que ma réponse, très personnelle, les a vraiment interpellés. J’ai eu l’occasion de peaufiner mon discours et d’expliquer les raisons pour lesquelles ce problème m’interpellait, et pourquoi il était important d’y remédier.”

Lorsqu’elle a gagné en notoriété et été récompensée pour sa franchise, elle a commencé à s’exprimer sur ses expériences d’agressions sexuelles, de violences familiales et de troubles mentaux. Elle est aujourd’hui régulièrement sollicitée pour participer à des conférences et elle déclare utiliser ces échanges comme un moyen de digérer et dépasser ses traumatismes.

“La première fois que j’ai annoncé publiquement avoir été agressée sexuellement, ou que j’avais été violée ou victime de violence, ou encore que j’avais été à la rue, c’était sur une scène devant un public”, ajoute-t-elle.

Elle compare ces prises de parole à une forme de thérapie, même si elle dit être “beaucoup plus à l’aise en racontant une expérience douloureuse en public que lors d’un tête-à-tête”.

“Quand je suis sur scène, je me sens entendue. Les gens sont là pour écouter. Je pense que la plus grande peur qui me retenait et me faisait refouler mes traumatismes, c’était celle d’être seule. Mais je ne le suis pas. Beaucoup des choses qui me sont arrivées sont à la fois stigmatisantes et très banales.”

Souvent, des membres du public viennent la voir après l’un de ses discours pour lui confier avoir vécu des expériences similaires.

“En ce sens, je pense que ces prises de parole ont été salvatrices pour moi, non seulement parce qu’ils m’ont appris à mieux accepter ma propre histoire mais aussi parce que je me sens moins isolée. Quand la conférence est terminée, des femmes viennent me voir et me disent: ‘Vous n’êtes pas seule. Merci de me montrer que je ne suis pas seule non plus’.”

En investissant une si grande part d’elle-même et de sa propre histoire dans son action militante, la jeune femme a trouvé un moyen de remercier les autres femmes d’en faire de même.

“Ce qui m’a aidé à surmonter les difficultés, c’est de voir et d’entendre sur les réseaux sociaux et à la télé les histoires d’autres femmes qui ont connu les mêmes problèmes et se montrent incroyablement fortes.”

Cette transparence extrême “n’était pas planifiée”, assure-t-elle. “Mais c’est ce dont j’avais besoin pour continuer à avancer. En me forçant à accepter ma vulnérabilité et à partager mon histoire pour aider d’autres personnes qui en ont besoin, j’ai l’impression de remplir mon rôle.”

C’est ce sens du dévouement qui l’a aidée à prendre la décision de quitter temporairement Harvard pour s’occuper à plein temps de son association et faire la promotion de son livre, Period Power: A Manifesto for the Menstrual Movement. Il inclut les détails de son histoire personnelle, mais elle affirme que son principal objectif est avant tout d’informer les lecteurs sur les causes et les effets de la précarité menstruelle, et sur les solutions pour y remédier.

Sa famille et ses amis soutiennent sa décision, et certains l’ont même encouragée à quitter définitivement l’université pour se consacrer à sa passion. Cependant, en raison de son histoire familiale, Nadya est fermement décidée à obtenir son diplôme le moment venu.

“Mes grands-parents ont émigré de Taiwan aux États-Unis et j’ai grandi avec l’idée qu’ils avaient travaillé dur et tout sacrifié pour que je puisse aller dans de vraiment bonnes écoles. Je pense que ce sont les attentes et le parcours typiques de la culture asiatique”, dit-elle. Pour l’instant, elle apprécie “l’environnement activiste”; dans lequel elle est plongée. Elle travaille avec “des féministes incroyables, dont la plupart ne sont pas diplômées”.

Qu’elle reprenne ou non les cours pour obtenir son diplôme, cette pause lui offre un répit bienvenu, elle qui a cumulé six emplois pendant sa première année d’études. L’un de ces boulots consistait à mener, début 2017, sa propre campagne (infructueuse) pour remporter un siège au conseil municipal de Cambridge, campagne au cours de laquelle elle a fait face à de violentes attaques sur les réseaux sociaux.

Lorsqu’on lui demande si elle est prête à rejoindre la “vague rose” des candidatures féminines et à se présenter à une autre fonction publique à l’avenir, elle déclare y être favorable si l’occasion se présente.

“Faire campagne est l’une des expériences les plus épuisantes et les plus terrifiantes de ma vie”, dit-elle. “S’il arrive un moment où j’ai les moyens de me lancer, ou bien que j’ai le réseau nécessaire pour lever de véritables fonds et être assez bien implantée dans la communauté pour que ma loyauté ne soit pas remise en question et que j’ai quelque chose de vraiment unique à proposer, je n’hésiterai pas.”

Cet article, publié à l’origine sur le HuffPost américain, a été traduit par Elisabeth Mol pour Fast for Word.