TUNISIE
09/09/2018 20h:29 CET | Actualisé 09/09/2018 20h:50 CET

Cette bodybuildeuse qui lutte contre le patriarcat dans l’Haryana veut entrer dans l’histoire de l’Inde

À Gurgaon, où Yashmeen Chauhan vit et s’entraîne, les femmes musclées ne sont pas monnaie courante.

SALINA NASIR

BIEN-ÊTRE - Tous les après-midis ou presque, Yashmeen Chauhan met un remix du Shiva Tandava Stotram, charge des poids herculéens sur une machine, contracte ses biceps noueux et pousse de la fonte, le regard déterminé.

En fonction des jours, elle travaille son torse et ses épaules, effectue des squats lestés de 130 kg, enchaîne les développés-couchés et soulève jusqu’à 150 kg. Tout cela pour accomplir son rêve: devenir la première Indienne à obtenir une carte Elite pro, délivrée lors du Championnat professionnel de la Fédération Internationale de bodybuilding et fitness (IFBB).

“Le culturisme m’a aidée à prouver que j’étais forte, pas seulement physiquement mais mentalement”, explique-t-elle après un entraînement impressionnant de butterfly. “Ca se ressent lorsque je marche dans la rue. J’ai de l’assurance.”

La bodybuildeuse de 39 ans est de retour dans la compétition après deux ans d’absence. Pendant des années, elle a enchaîné les concours, de Hong-Kong à la campagne profonde de l’Inde. En 2016, elle a été nommée Miss Inde par l’Indian Body Building and Fitness Federation, puis Miss Uttar Pradesh et elle a décroché la médaille de bronze lors de la compétition Miss Asie de l’IFBB.

 

Obtenir la carte Elite pro couronnerait ce long chemin. D’adolescente boulotte persécutée, elle est devenue une entraîneuse inspirée par Jane Fonda, une bodybuildeuse reconnue, une femme d’affaires aguerrie et la propriétaire du Sculpt, la salle de sport où elle s’entraîne tous les jours.

“Hors-la-loi d’une norme genrée”

Grâce à Instagram, la musculation est devenue courante mais, comme la plupart des choses sur internet, elle est souvent poussée à l’extrême. La toile est submergée de photos de célébrités en tenue moulante de yoga, enchaînant les asanas et les poses. Cette vague ne fait que renforcer les standards imposés par le patriarcat sur le corps féminin idéal. Yashmeen possède, elle aussi, un compte Instagram, avec plus de 148.000 abonnées mais il est rare de voir une femme musclée à Gurgaon.

Un après-midi, tandis qu’elle se promenait dans un centre commercial, un homme en tee-shirt vert l’a regardée passer les yeux écarquillés, des petites filles interrogeaient leurs mères en la pointant du doigt et des vieilles faisaient la moue.

Pour de nombreuses Indiennes, la présence même des femmes dans un lieu public est une forme de militantisme. L’apparence visiblement musclée de Yashmeen, qui se qualifie de “forte”, est une façon pour elle de contrôler son corps et de se réapproprier la notion de féminité.

Pour Tanya Bunsell, professeure de sociologie du sport à St Mary’s University (Londres), les bodybuildeuses créent leur propre concept de la féminité en mettant en avant les notions de taille, de force et de pouvoir. “En transgressant la vision traditionnelle qu’on attend d’une femme indienne, Yashmeen montre la voie à ses compatriotes”, explique-t-elle.

“L’Indienne idéale est petite, fine et fragile, et Yashmeen transgresse toutes ces normes en se créant un corps qu’elle considère comme beau mais sans être modelé pour plaire aux autres. Sa passion pour le culturisme passe avant son devoir de femme et sa façon de s’habiller défie ouvertement les normes religieuses et traditionnelles de son pays.”

Mais cette transgression n’est pas sans risques: les femmes comme Yashmeen sont généralement contrôlées par l’image qu’elles renvoient. Surtout, elles sont perçues comme “hors-la-loi d’une norme genrée” et mises à l’écart, puisque socialement différentes des conventions de leur culture.

“L’Indienne idéale est petite, fine et fragile, et Yashmeen transgresse toutes ces normes en se créant un corps qu’elle considère comme beau mais sans être modelé pour plaire aux autres. Sa passion pour le culturisme passe avant son devoir de femme et sa façon de s’habiller défie ouvertement les normes religieuses et traditionnelles de son pays”, ajoute-t-elle.

Le culturisme permet justement aux femmes de redéfinir les notions de genre.

“Dévier d’une norme genrée signifie s’éloigner d’une idée binaire où la femme doit être typiquement féminine de par son corps, ses habits, ses manières et sa personnalité”, explique Ruth Chananie, professeure de sociologie dans l’Iowa, aux États-Unis, et auteure d’articles sur la normalisation de la transgression du genre dans le milieu du culturisme.

On pourrait penser que le culturisme est un acte de résistance féministe, mais Chananie et Bunsell indiquent que le militantisme est souvent moins important que la passion des femmes pour ce sport.

“Elles ne sont pas toutes féministes, précise Ruth Chananie. Certaines refusent complètement d’être associées à ce mot.”

Le regard des hommes

L’Inde commence progressivement à accepter de voir un corps de femme musclé. Le compte Instagram de Gurbani Judge, un mannequin fitness, est suivi par plus d’un million de personnes. On peut y admirer des photos où elle exhibe ses courbes marquées et ses jambes musclées dans des salles de sport crasseuses.

Mais les compétitions de fitness féminin ont longtemps cherché à définir le corps parfait, et les critères de sélections sont encore largement influencés par le regard masculin. Il suffit de parcourir les dernières recommandations publiées pour le Championnat professionnel de l’IFBB, compétition à laquelle se prépare Yashmeen.

L’IFFB se divise en trois catégories: bikini, silhouette et physique. Les athlètes bikini doivent avoir “un fessier rond avec une légère séparation entre le muscle ischio-jambier et le muscle fessier”, ce qui revient à dire un derrière rebondi. Les athlètes silhouette, elles, doivent avoir “un fessier ferme avec une séparation marquée entre le muscle ischio-jambier et le muscle fessier” (petit mais ferme, donc).

Dans la catégorie physique, pour laquelle Yashmeen s’entraîne, les recommandations n’évoquent pas le fessier idéal. Il faut cependant avoir “une ceinture abdominale ferme.”

“Si vous voulez être musclée, il faut aussi avoir l’air féminine pour qu’on vous regarde et qu’on vous trouve sexy”, traduit Chananie. “Il faut se plier aux normes de la beauté: une longue chevelure, un maquillage prononcé, des accessoires féminins comme des talons ou des bijoux et, surtout, des implants mammaires.”

 

SALINA NASIR

 

Yashmeen a déjà concouru dans les catégories bikini et silhouette. Les participantes arrivent sur scène en talons pour mettre en avant leur corps tonique et élancé. Cette année, elle s’entraîne pour la catégorie physique, qu’aucune Indienne n’a jamais remportée. Son souhait d’être la première à décrocher la médaille d’or est ce qui la motive chaque jour à venir au Sculpt.

Une histoire de famille

“Yashmeen ne doit rien à personne”, raconte Sudha, sa tante. Dans la maison de briques du quartier de Defence Colony, elle dispose des methi parathas, de l’aloo gobi et du chutney sur la table. Quand sa nièce avait un an, ses parents ont divorcé. Sudha et ses propres parents l’ont élevée.

Yashmeen est passée la voir après son entraînement matinal et, avec cette connivence qui vient après des années de vie commune, les deux femmes se lancent dans la préparation du repas en discutant. La bodybuildeuse porte un débardeur, un legging et des tennis; sa tante arbore une tenue traditionnelle, un salwar kameez orange.

Elles évoquent le grand-père de Yashmeen, colonel dans l’armée dont le portait est accroché en face de la cuisine. Sudha affirme qu’il était convaincu que les filles sont meilleures que les garçons, une opinion peu partagée par ses compatriotes. Yashmeen était la prunelle de ses yeux et, d’après Sudha, il serait très fier de la femme qu’elle est devenue.

La nièce et la tante se rappellent aussi les moments plus difficiles, comme l’enfance de Yashmeen, que le surpoids rendait malheureuse.

Mais, comme avec la plupart des épreuves de la vie, elle pouvait compter sur sa tante.

“J’ai fait du ski et du hockey dans ma jeunesse, confie Sudha. Je connaissais les exercices de base et je lui disais d’aller dans le parc en face et de s’entraîner.”

La jeune Yashmeen avait tellement honte de son apparence qu’elle n’acceptait de le faire qu’au coucher du soleil, pour ne pas être vue. Peu de temps après, elle s’est inscrit dans une salle de sport du quartier pour y travailler comme professeure d’aérobic.

Elle se rappelle ses cours en groupe avec les cassettes de fitness de Jane Fonda, où elle faisait exclusivement du cardio. Le jour où un bodybuildeur a assisté à l’un de ses cours pour améliorer son endurance, elle s’est dit qu’elle pourrait faire de la musculation.

 

SALINA NASIR
Sudha, la tante de Yashmeen.

 

Mais les entraîneurs masculins lui ont déconseillé de s’y mettre. “Ils disaient que cela leur était réservé, que ce n’était pas pour les femmes”, se souvient-elle.

Le déjeuner est servi. Yashmeen est au régime, avec six repas par jour pour avoir une forme parfaite en vue de la compétition. Mais elle décide de se faire plaisir et de goûter la cuisine de sa tante.

“Je m’y mettrai sérieusement lundi!” promet-elle. Sudha rit: “Elle possède une détermination sans faille. Elle ne ménage pas ses efforts lorsqu’il s’agit de son métier.”

Un espace d’acceptation

Yashmeen s’entraîne deux fois par jour au Sculpt. C’est également un temple à sa carrière.

Des photos d’elle sont placardées aux murs, des médailles et des trophées sont alignés sur une étagère près de l’entrée. Un slogan a été taggué près de l’affiche d’une femme soulevant des poids: “De la douleur naît la force.”

Ce mantra est également tatoué sur l’avant-bras de Yashmeen.

Dans un coin, Neharika Modgil, une étudiante en droit de vingt ans, toute fluette, charge des poids sur une barre à disques, sous une photo géante de la propriétaire des lieux.

“Yashmeen respire la confiance en elle, mais elle croit aussi en tout ceux qui l’entourent”, nous confie la jeune femme, qui espère marcher dans les pas de l’entraîneuse. Elle encourage les gens à croire. Que ce soit en eux ou en quelque chose de plus grand que les objectifs qu’ils se sont fixés.”

Yashmeen entraîne également les hommes. Elle parcourt la salle en corrigeant des postures et en montrant les bons mouvements. Elle dit que c’est un espace d’acceptation. “Elle est plus musclée que moi et je n’ai pas honte de l’avouer”, déclare Amit Arora qui s’entraîne avec elle depuis plus de huit ans.

Même si les habitués du Sculpt sont admiratifs de ses prouesses athlétiques, le culturisme reste une discipline majoritairement masculine.

Mahesh Chaudhary, secrétaire général de la célèbre Body Building Sports Association, est dans le milieu depuis plus de vingt ans, d’abord comme compétiteur puis comme entraîneur. D’après lui, “la fédération s’efforce de mieux intégrer les femmes depuis quelques années.”

Bien que l’attention se tourne peu à peu vers la musculation féminine, il admet que la plupart des femmes viennent à la salle pour rester en forme ou perdre du poids. Très peu veulent devenir bodybuildeuses.

“Les hommes n’aiment pas les femmes trop musclées.” Il bombe le torse et montre ses propres bras, avant d’éclater de rire. “Ils préfèrent les corps plus sveltes.” Des femmes élancées participent effectivement aux compétitions de sa fédération, mais aucune n’a le physique de Yashmeen.

En avril, la Body Building Sports Association de M. Chaudhary a organisé une compétition dans un petit village du nord de l’Inde, près de la frontière entre l’Haryana et l’Uttar Pradesh. Aucune femme n’était présente dans le public mais six jeunes candidates sont arrivées, en dépit du nom clairement masculin du concours.

Elles étaient jeunes, fines et surtout nerveuses à l’idée de se montrer en talons et en maillot de bain au beau milieu d’un village. Mais elles ont gagné en assurance devant le regard admiratif des hommes, qui se sont mis à les siffler et les applaudir, avant de monter sur scène pour prendre des photos avec elles.

Elles étaient “sveltes”, pour reprendre les mots de M. Chaudhary.

Le défi

Le mois dernier, Yashmeen est remontée sur scène après deux ans d’absence, lors des épreuves de qualification du Championnat professionnel de l’IFBB. Elle espérait entrer dans l’histoire en étant la première Indienne à remporter l’or dans la catégorie physique. La compétition rassemblait des athlètes du monde entier mais se passait à Delhi, un terrain connu pour Yashmeen.

Mis à part cet avantage, Yashmeen était confiante. Elle était convaincue que la vraie force féminine résulte de l’alliance du mentale et du physique.

Son plus grand défi était d’être en compétition avec une athlète chinoise. Les bodybuildeuses sont jugées sur leur taille et leur silhouette, la tonicité et la répartition des muscles ainsi que la symétrie des poses chorégraphiées.

Yashmeen est montée sur scène dans un bikini rose et or scintillant, avant d’exécuter toutes les poses célèbres du culturisme. Elles mettent en valeur chaque groupe de muscle: le “déploiement ou dorsaux de face” qui fait ressortir le muscle grand dorsal, le “déploiement ou dorsaux de dos” qui met en relief tous les muscles de son dos, le double biceps ou encore le profil cage.

Au final, les juges lui ont préféré sa rivale. Yashmeen a obtenu la médaille d’argent.

 

SALINA NASIR

 

“Je m’étais bien préparée selon les recommandations de l’IFBB”, nous dit-elle au téléphone après la compétition. Alors je ne comprends pas du tout leur décision.” Elle ajoute que les gens avaient déjà commencé à la féliciter avant que les juges annoncent leur décision.

La suite de la compétition a été difficile, mais elle a vite repris confiance en elle.

Sur son compte Instagram, elle se montre plus philosophe: “Les juges recherchaient peut-être un critère en particulier et je respecte leur décision. Après tout, je suis montée sur cette scène pour être jugée, non?”

Elle est déjà en train de s’entraîner pour la prochaine compétition. “Je vais recommencer, assure-t-elle calmement. J’obtiendrais ma carte Elite pro.”

Pour le moment, elle est de retour au Sculpt. Elle s’entraîne sur les machines, soulève des poids et s’améliore, se renforce et se muscle à chaque mouvement.

Quelques jours plus tard, lorsque la déception de la défaite s’est dissipée, Yashmeen a publié une série de dix photos intitulée: “TROIS ANS DE COMPÉTITION EN UN CLIN D’ŒIL”. La première la montre en bikini rouge assorti à ses talons aiguille; sur la dernière, une photo de la catégorie physique, elle est pieds nus.

En légende, elle a écrit: “Chaque fois, je reviens plus forte. S’AMÉLIORER fait partie du jeu. VOUS ÊTES D’ACCORD?”

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Cet article, publié à l’origine sur le HuffPost indien, a été traduit par Héloïse Guilloteau pour Fast for Word.

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