MAROC
31/03/2019 10h:00 CET | Actualisé 31/03/2019 10h:05 CET

"C'était mon rêve depuis tout petit de voir le pape au moins une fois dans ma vie" (REPORTAGE)

Ce samedi 30 mars, le monde a les yeux rivés sur cette visite historique.

Youssef Boudlal / Reuters

VISITE DU PAPE - Depuis quelques semaines, la capitale du royaume est en ébullition. Avant l’arrivée du pape François, ce samedi 30 mars, les ouvriers se sont attelés à rafraîchir la cathédrale Saint-Pierre. Le centre social de l’église catholique, Caritas, a fait peau neuve. Les grands boulevards de toute la ville ont été nettoyés. La veille de l’arrivée du pape, les drapeaux du Vatican, dont il est le souverain, se sont hissés aux côtés des drapeaux marocains. Rabat est prête à accueillir le chef des catholiques pour une visite historique, 34 ans après celle du pape Jean-Paul II. Le monde a les yeux rivés sur cette visite tant attendue. 

Il est bientôt 9 heures. Les barrières sont déjà installées et les autorités montent la garde un peu partout au centre-ville. Près de la Tour Hassan, premier lieu de rendez-vous du pape François, on aperçoit des jellabas ; des cars remplis de citoyens viennent de tout le pays pour cette visite. Le souverain pontif doit arriver à 14 heures, la météo affiche averses pour l’après-midi. Mais la ferveur se fait déjà sentir. 

Youssef Boudlal / Reuters

Il est midi passé. La Tour Hassan s’est bientôt remplie des curieux et invités qui auront la chance d’assister aux discours du roi Mohammed VI et du pape François. Les premières gouttes annoncées sont déjà tombées et on s’abrite comme on peut. Pour réchauffer l’ambiance sous l’averse qui s’installe, des jeunes ont décidé d’entonner quelques notes. Des dizaines d’entre eux se balancent sous leur casquette floquée AMCI (Agence Marocaine de Coopération Internationale). Pari gagné: les sourires s’affichent sur les visages.

Les minutes passent et tout le monde s’est installé. On aperçoit jellabas et tarbouches des imams, calotte violette des évêques, couvre-chef des moines orthodoxes. Avant même l’arrivée du pape, le dialogue inter-religieux -l’un des principaux enjeux de cette visite pontificale au Maroc- s’est installé au coeur de Rabat. “Asseyez-vous”, nous dit une voix. Sur les écrans géants, s’affiche l’arrivée tant attendue du pape et du roi. Accompagnés des premiers applaudissements, chacun occupe un côté de la route et sort la tête de la voiture pour saluer la foule jusqu’au lieu de destination. 

Remo Casilli / Reuters

C’est le roi qui ouvre le bal de ce jour “exceptionnel”, comme il le dit en introduction. Dans un discours prononcé en arabe, espagnol, anglais et français, le souverain revient sur le combat du Maroc pour instaurer un dialogue inter-religieux et une fraternité entre toutes les confessions. Même si ce dernier “est manifestement insuffisant dans la réalité d’aujourd’hui”, reconnaît-il. “Les radicalismes, qu’ils soient ou non religieux, reposent sur la non-connaissance de l’autre, l’ignorance de l’autre, l’ignorance tout court. La ‘co-connaissance’ est une négation de toutes formes de radicalisme. Et c’est cette co-connaissance qui nous permettra de relever les défis de notre présent tourmenté”, a-t-il ajouté, en promouvant l’éducation comme seule solution. 

“Parce que nous sommes, respectivement Commandeur des Croyants et Saint Père, nous devons faire preuve d’idéalisme et de pragmatisme, nous devons être réalistes et exemplaires. Nos messages sont aussi actuels qu’éternels. Ils invitent les peuples à embrasser les valeurs de modération, à réaliser les impératifs de co-connaissance et à appréhender la conscience de l’altérité”, lance-t-il. C’est une parole commune, “un message que des Musulmans, des Chrétiens et des Juifs adressent à l’humanité toute entière”.

Youssef Boudlal / Reuters

“As-Salam Alaikoum!”, lance le pape pour débuter. “Je suis heureux de fouler le sol de ce pays riche de beautés naturelles multiformes, gardien de vestiges de civilisations antiques et témoin d’une histoire fascinante”. Comme Mohammed VI, dans un discours prononcé en italien et traduit en arabe, le pape promeut le dialogue inter-religieux et la fraternité. Entre toutes les confessions, mais aussi pour les minorités religieuses.

“La Conférence internationale sur les droits des minorités religieuses dans le monde islamique, qui a eu lieu à Marrakech en janvier 2016, s’est penchée sur cette question. Et je me réjouis qu’elle ait permis de condamner toute utilisation instrumentale d’une religion pour discriminer ou agresser les autres, en soulignant la nécessité de dépasser le concept de minorité religieuse, au profit de celui de citoyenneté et de la reconnaissance de la valeur de la personne, qui doit revêtir un caractère central dans tout ordonnancement juridique”, dit le pape. Une référence aux Marocains convertis? Quelques jours avant sa venue, la Coordination des minorités religieuses a interpelé le pape, demandant plus de reconnaissance et de liberté religieuse au Maroc. Le souverain pontif n’oubliera pas, aussi, d’évoquer les migrants. Ils sont le principal enjeu de sa visite, dans un pays devenu terre d’accueil et terre de départ de ceux qui sont venus chercher une vie meilleure. 

“Viva el papa”, s’écrie la foule qui applaudit les deux chefs religieux à la fin des discours. Mohammed VI quitte les lieux. Le pape François se rend au Mausolée Mohammed V pour un hommage solennel. 

Reuters

À la sortie de la Tour Hassan, la pluie s’est arrêtée, comme un miracle. L’effervescence est toujours là. “C’était mon rêve depuis tout petit de voir le pape au moins une fois dans ma vie”, nous confie Jawad Malu, un jeune originaire de la Guinée Bissau. Chrétien, il étudie l’économie à Meknès. Aujourd’hui, il a fait le déplacement spécialement pour réaliser son rêve d’enfant. 

Pour Azzedine Sro, franco-marocain, la venue du pape ce week-end coïncidait avec son séjour à Rabat. Et il a tenu à être présent, cet après-midi, à la Tour Hassan. Pour lui, ce rendez-vous est un signe d’unité, de tolérance, de valeurs communes. “Il abolit les frontières et donne un nouveau souffle à la fraternité dans ce chaos”, dit-il, faisant référence au dernier attentat qui a touché la Nouvelle-Zélande et ceux qui ont emporté de nombreuses vies en France ou ailleurs. 

En fin d’après-midi, le parc jouxtant la Tour Hassan a repris ses habitudes quotidiennes, familles et jeunes gens viennent profiter des premiers rayons du soleil. Un Marocain croisé aux abords du monument confie au HuffPost Maroc que cette visite est un événement. “Mais avec l’ensemble du monde musulman et arabe, il y a un problème. Il y a beaucoup d’antagonisme, de conflits, de visions civilisationnelles qui s’entrechoquent. Je ne pense pas que cette visite changera beaucoup de choses parce que les problèmes sont trop complexes”, affirme-t-il. “Elle peut quand même provoquer des réflexions, amener à des actions concrètes”.

La messe géante de ce 31 mars sera déjà un nouveau pas en avant. Chrétiens, musulmans, juifs, croyants ou non-croyants, sont attendus au complexe sportif Prince Moulay Abdallah pour un moment de communion. Pour que vive la fraternité prônée par les deux souverains, loin de l’intolérance, des extrémismes et des frontières. 

Youssef Boudlal / Reuters