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19/10/2018 16h:30 CET | Actualisé 26/11/2018 12h:44 CET

[+212] “C'est où chez toi?” Réflexion sur l’identité, le nomadisme, les racines et l’appartenance

"J’ai toujours rêvé d’être libre. De faire ce que je veux, de ne jamais être jugée, d’être celle que je voudrais être et de ne pas être influencée par la volonté et les préjugés de la société qui m’entoure".

Cavan Images via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

PARIS - Il y a quelques années, je discutais tard un soir par chat avec une amie proche. J’étais dans mon lit, à la campagne à Rabat, tandis qu’elle déjeunait face aux montagnes de Boulder, dans le Colorado. Nous avions toutes deux été colocataires à Berlin durant quelques jours. Nomades que nous sommes, nous échangions toutes deux des nouvelles de nos vies, et nous discutions du lieu où nous pourrions passer notre soirée du Nouvel an. Nous avions planifié de partir au Brésil – où nous avions passé d’incroyables moments l’année précédente, avec des amis brésiliens et d’autres amis de Berlin, de France, de Porto Rico, ou encore du Canada. Mais nous n’étions plus aussi enthousiastes. J’avais la sensation que ce n’était pas la chose à faire, j’avais perdu cette envie d’évasion hédoniste privilégiée. Nous avions envie de simplicité toutes les deux, un besoin d’appartenir, de construire.

Elle m’a posé cette question simple: “Pour toi Asmaa, c’est où chez toi ?” Une question qui résonne encore en moi, comme dans le vide. Parce que je n’ai aucune idée de la réponse.

De l’identité d’une “third culture kid’” entre la France et le Maroc...

En tant que “third culture kid” (1) et nomade, j’ai toujours questionné les structures existantes dans mon parcours de vie quotidien, réfléchi à la définition de mon appartenance et à mon rapport à l’identité. De fait je me sens chez moi partout et nulle part. J’ai grandi au Maroc à Rabat, dans une famille progressiste et libérale, déjà en lutte vis-à-vis d’une société plus traditionnelle et conservatrice. Je me suis installée à Paris en 2004 après mon baccalauréat et depuis changé de maison et de ville quasiment chaque année. Comme plusieurs de mes compatriotes, j’ai souvent eu l’impression d’être “différente”. En France, j’étais toujours la Marocaine, en raison de mon apparence, de ma couleur de peau, de mes cheveux bouclés, de mon sourire. Je n’ai jamais été victime du racisme “Sale arabe” mais d’un autre racisme, plus subtil, celui qui vous fait sentir toujours étrangère. “Oh tu es Marocaine! Tu parles très bien français! Sans accent même!” Ou quand on me présente comme “un petit rayon de soleil du Sud”. Ces remarques relèvent moins d’une méchanceté délibérée que d’un manque de tact ou de connaissance d’une autre culture. Jusqu’à présent, ce sont ces petits détails qui ont contribué à ce que je me sente toujours comme une outsider “racisée”, un mot très à la mode aujourd’hui dans les débats français sur l’identité. D’un autre côté, au Maroc, j’ai toujours eu le sentiment d’être la “berrania” (l’étrangère, ndlr), de l’école française qui est partie vivre en France, qui réagit mal à des aberrations du quotidien marocain, du manque de civisme dans l’espace public, la nécessité de se comporter et de s’habiller différemment dans la rue pour sa sécurité etc. Mon esprit “libre” et ma personnalité de nature très indépendante, plus facile à assumer lorsque l’on vit à l’étranger, mais qui vous fait passer pour un extraterrestre lorsque vous êtes de retour “chez vous”, où vos amis vivent encore dans des communautés très intégrées, même dans les grandes villes.

... au nomadisme

En 2015, j’ai quitté mon appartement à Paris, pour déménager à Berlin. Je travaillais déjà comme freelance pendant 2 ans, et ce départ a lancé ma vie de nomade, changeant de travail pour différents projets relatifs à l’égalité de genre et la nouvelle économie. J’ai voyagé dans le monde entier, vivant et travaillant dans de nombreux lieux, de Berlin au Brésil, en passant par le Liban, l’Égypte, Bali, Dubai, la Californie, le Rwanda, le Kazakhstan, Hong Kong... Ce style de vie m’a amenée à rencontrer de nombreux et incroyables acteurs du changement de la nouvelle économie dans le monde: des entrepreneurs, des artistes, des activistes, des thérapeutes, praticiens, soignants, qui essayent de questionner le système actuel et d’offrir des solutions, voyageant dans le monde et se rencontrant dans des conférences et des retraites. Car la mobilité est devenue plus simple, le travail à distance et en indépendant ont beaucoup augmenté ces dernières années – conduisant à une migration plus forte que jamais.  

Les mouvements indépendants et les projets permettant de vivre et de travailler en communauté ont petit à petit remodelé les villes et se sont étendus, parallèlement à l’augmentation du nombre d’individus qui adoptent ce mode de vie avec un travail auto-organisé, flexible et à distance. Ensemble nous essayons de réinventer le sens de l’expression“chez-soi,  au-delà des frontières et des cultures.

Ce style de vie croissant qui redéfinit les communautés, les lieux et façons de vivre soulève de nombreuses questions

Plusieurs critères permettent de définir où réside son chez-soi. La géographie ne suffit plus aujourd’hui, on a besoin d’amis, de familles, de partenaires. Le chez-soi est le lieu où on construit quelque chose pendant un certain temps, où on laisse une trace, où l’on s’engage auprès des gens, que ce soit en les aidant, en comptant sur eux, ou en ayant des rôles et responsabilités au sein d’une communauté. Savoir où est son chez-soi, se sentir chez soi semble impossible sans un ancrage durable dans son identité

La question de mon chez-moi résonne toujours en moi parce qu’elle fait écho au manque d’appartenance et d’engagement sur de nombreux aspects de cette nouvelle vie. J’ai trouvé ce Ted talk “Ne me demandez pas d’où je suis, demandez-moi où je me sens chez moi”, très pertinent dans ce sens.

Naviguer entre la liberté, la solitude, l’indépendance, l’appartenance, l’identité et la communauté

J’ai toujours rêvé d’être libre. De faire ce que je veux, de ne jamais être jugée, d’être celle que je voudrais être et de ne pas être influencée par la volonté et les préjugés de la société qui m’entoure. Mais poursuivre et réaliser ce rêve implique aussi de traverser des moments difficiles. Je n’avais jamais vraiment compris ce qu’était la solitude avant de me retrouver constamment entourée de gens, avec une vie trépidante – le revers de la médaille signifiant aussi je ne pouvais compter sur personne en cas de spleen, ni demander de l’aide si ça n’en “vaut pas la peine”. Faire des projets de vie sans avoir à rendre de comptes à quiconque implique également que personne ne compte suffisamment pour les inclure . Et je réalise que  je n’aspire pas à cet “idéal” en réalité.

La difficulté à dire ou décider où est mon chez moi me fait me sentir beaucoup plus seule. Ne vous méprenez pas sur ce que je dis là: j’aime la vie que j’ai choisie et je suis toujours entourée de gens avec qui je partage des expériences intenses artistiques, sensuelles, de voyage dans ce que j’aime appeler “une amitié décentralisée à mi-temps” dans une intensité éphémère, nourrie par l’instabilité de nos vies. Adopter le style de vie de nomade a ajouté un cran à la question complexe de mon identité. Pourtant, sans que je puisse le prévoir, le nomadisme m’a reconnectée à ma marocanité. J’ai réalisé qu’à la question “d’où viens-tu”, que me posaient les personnes que j’ai rencontrées dans le monde, j’ai toujours répondu en me présentant d’abord comme nomade, puis comme Marocaine. Ce n’est qu’ensuite que je mentionne que j’ai aussi vécu en France pendant une longue période qui m’a permis de devenir Française et citoyenne européenne. Je me suis réconciliée avec mon pays natal, j’ai eu envie d’essayer d’y vivre en tant qu’adulte et de m’y installer cette année. Je l’ai annoncé de nombreuses fois à mes amis qui vivent au Maroc mais je ne l’ai toujours pas fait. J’ai passé cette dernière année entre Paris et Casablanca, essayant de trouver un sens à tout cela, comprenant que ma quête d’appartenance ou la définition de mon chez-moi dépasse la géographie. Il s’agit des personnes avant toute chose. Consacrer du temps et partager ses tranches de vie avec une poignée de gens qu’on aime, tenter de comprendre comment le faire davantage avec les personnes qui comptent le plus pour moi. Après tout, ne dit-on pas que: “home is where the heart is”? (2)


(1) “Third culture kids”: expression désignant des personnes élevées dans une culture autre que celles de leurs parents ou de la culture du pays dont ils ont un passeport pendant une partie importante de leur jeunesse.

(2) “On est chez soi là où le coeur s’attache”

Ce texte a été traduit de l’anglais au français. 

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