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11/03/2019 11h:26 CET | Actualisé 11/03/2019 11h:26 CET

C'est beau un peuple qui s'insurge !

Ramzi Boudina / Reuters

Elles pianotent frénétiquement sur leurs smartphones et actualisent sans cesse les fils d’actualité en quête de la dernière information publiée. Ils se réunissent entre amis et refont l’Algérie jusqu’à l’aube, forts d’un appétit politique retrouvé et d’un enthousiasme débordant.

 Les Algériens respirent, soulagés d’avoir surmonté les peurs et déjoué les mystifications d’un pouvoir scélérat. Emportés également par ce tourbillon révolutionnaire nourri de leur engagement et de leur refus d’une énième humiliation. Ils s’offrent un formidable élan populaire, riche en scènes de liesse et émouvantes fraternisations. Les esplanades, les cafés ou les bars se transforment en agoras, où les passions et les affects peuvent enfin se libérer. 

 Avec le brin d’angélisme induit légitimement par ces soulèvements populaires, les clivages politiques s’estompent et l’on se plait à féliciter le civisme et la conscience du peuple souvent décrié ces dernières années comme une “foule inculte”.Chacun y va de son analyse ou de son interprétation des événements et des communiqués mais tous expriment, à leur façon, l’amour viscéral qui les attache à leur mère-patrie. 

 Je garderai longtemps en mémoire ce “V” de la victoire brandi par un sexagénaire, lors d’un rassemblement spontané la veille du dépôt de la nouvelle candidature du président honni auprès du Conseil constitutionnel. Il l’accompagna d’un long et profond soupir, révélateur du poids des tensions accumulées. Je me souviendrai toujours des sublimes sourires des Algériennes, belles et rebelles, battant le pavé, armées de slogans magistraux, tête haute et poing levé. Et que dire de providentiel vendredi ?! Le premier jour où tout a basculé. Le jour où la peur a changé de camp et où les Algériens du monde entier ont communié avec une ferveur incomparable, à travers les réseaux sociaux, dans l’émotion et la joie, tous heureux de voir advenir ce qu’ils attendaient sans l’espérer depuis si longtemps : un sursaut populaire et démocratique.

Les chancelleries occidentales et les médias internationaux n’ont pas senti venir le vent de la révolte. Ils demeurent incrédules face au prodigieux spectacle de millions de manifestants pacifiques, civisme en bandoulière. On le croyait résigné et fataliste, le peuple algérien se révèle héroïque, infirmant les plus sombres calculs de l’oligarchie.

 Au carrefour de leur destin, les Algériens vivent un tournant historique digne des grands moments de l’histoire contemporaine du pays. Après avoir vaincu le terrorisme islamiste à la fin des années 90, l’Algérie a subi l’affront des années Bouteflika. Elle l’a vécu comme une succession de déceptions, de renoncements et de trahisons. La répression et la censure d’un côté, l’épouvantail des printemps arabes en échec de l’autre ou encore le souvenir traumatisant de la décennie noire ont privé toute une génération du droit élémentaire d’exprimer son ras-le-bol.

Aujourd’hui, nous n’avons pas le droit de manquer ce rendez-vous décisif pour l’avenir de notre nation. Vigilants, notamment vis à vis des islamistes, absents de la mobilisation mais toujours à l’affût d’opportunes récupérations, nous pourrions achever d’abattre un système corrompu et mafieux pour édifier en son lieu et place l’Etat de droit, d’égalité et de justice sociale tant espéré.