TUNISIE
08/01/2019 10h:31 CET | Actualisé 11/01/2019 23h:43 CET

Ces Tunisien(ne)s trentenaires pas encore marié(e)s: Par choix ou faute de choix?

Ils/elles sont trentenaires et ils/elles ne sont pas marié(e)s.

imtmphoto via Getty Images

SOCIÉTÉ-Ils sont trentenaires et ils ne sont pas mariés; par choix ou faute de choix. En Tunisie, bien que le célibat des femmes soit plus mis en exergue, on compte plus de célibataires hommes que femmes.

Pour la tranche d’âge de 30 à 34 ans, le pourcentage d’hommes célibataires est passé de 50% en 2004 à 53.5% en 2014. Pour les femmes, ce taux était de 28% en 2004 avant d’augmenter légèrement à 28.4% en 2014. Pour la tranche d’âge de 35 à 39 ans, l’écart est plus important. Pour les hommes, ils étaient 19% à être célibataires en 2004, le chiffre grimpe à 25% en 2014 (contre 15% en 2004 puis 18% en 2014 pour les femmes).

Toutefois, pour les deux sexes, le célibat ne rime pas forcément avec absence d’une vie de couple, ni d’une vie sexuelle plus ou moins développée. La société évolue mais pas assez, comme en attestent ces témoignages recueillis par le HuffPost Tunisie.

Des parcours divers

Salwa, 39 ans, est originaire de Béja. Elle ne s’est pas mariée mais ne désespère pas, alors elle se montre toujours partante pour un rencard: “On ne sait jamais”, lance-t-elle. Elle est aussi de moins en moins exigeante : “Plus comme autrefois”, dit-elle.

Il y a quelques années, Salwa était absorbée par ses études: deux masters, un doctorat, et un parcours professionnel qui lui valut des sacrifices mais aussi une reconnaissance dans son domaine. Puis, elle espérait un homme aussi doué qu’elle.

Les années ont défilé et les hommes aussi, aussi furtifs que le temps qui passait. “Maintenant je ne cherche plus un homme comme moi. Peu importe sa profession, pourvu qu’il ait un travail et qu’il me respecte”.

Salwa se dit prête à des compromis mais pas à la malhonnêteté et à la vulgarité: “J’ai essayé avec quelques hommes: il y avait le cupide, celui qui voulait juste coucher avec moi, le grossier, le matérialiste etc”. Mais elle cherche encore des hommes parfois beaucoup plus âgés ou divorcés. Son souhait est d’ “avoir quelqu’un à ses côtés pour partager des choses ensemble”.

Entre-temps, elle se consacre à sa famille, à sa jeune nièce particulièrement, qu’elle considère comme sa fille. Sa mère qui lui mettait une grande pression concernant le mariage, n’aborde plus le sujet: “Plus directement en tout cas, elle sait que cela me touche”. 

Mettre “gentiment” la pression sur sa fille, c’est aussi la méthode de la maman de Sana, 32 ans, originaire de Tunis et travaillant dans le monde des multimédias. La jeune femme ne veut pas se caser à tout prix: “Je n’y pense pas”, confie-t-elle. Enfin, pas tout à fait, “seulement dans les moments de faiblesse. Je me dis que s’il arrive que je tombe amoureuse, pourquoi pas”, dit-elle.

Les moments de faiblesse sont quand la pression de sa mère est à son comble ou quand elle voit d’autres amies se caser. Les moments de faiblesse, c’est aussi la peur de l’échec, des relations sans lendemain. “D’ailleurs, c’est la plus grande crainte de maman, surtout quand elle s’aperçoit de ma déception après une relation sans engagement”, raconte-t-elle. La mère de Sana espère voir sa fille mariée et entourée d’enfants : “C’est comme toutes les mamans, je trouve que c’est normal. Pour le moment, la pression est supportable”, explique la jeune femme. 

La pression devient de plus en plus pesante quand elle devient presque quotidienne, c’est le cas d’Amal, 31 ans, du Cap Bon, et travaillant dans une ONG. À 31 ans, Amal est déjà perçue comme une vieille fille par sa famille. “Quand toutes les cousines de ta génération sont soit fiancées soit mariées, la pression devient de plus en plus rude. Peu importe si ces cousines mariées sont heureuses dans leurs ménages, l’essentiel est qu’elles ont trouvé un homme”, raconte-t-elle. 

Dès 23 ans, il y a eu des prétendants : “Il y avait un, âgé de 28 ans à l’époque, sa mère voulait le marier, il ne savait même pas ce qu’il voulait. D’autres plus âgés et plus matures se sont aussi présentés mais je ne voulais pas d’un mariage arrangé, ni me caser aussi jeune”.

Aujourd’hui, elle veut se marier. Elle, aussi, a peur, peur de ne pas trouver un homme qui lui conviendra. “J’ai eu quelques expériences, à chaque fois, j’en sortais déçue; entre l’homme qui ne sait pas ce qu’il veut, l’homme qui veut juste des relations sexuelles, l’homme qui n’a pas les moyens de s’engager, etc.…je commence vraiment à craindre de ne pas trouver le bon”, dit-elle.

Pour la mère d’Amal, sa fille est trop exigeante : “Elle me dit qu’il faut faire profil bas avec les hommes, leur montrer qu’ils sont indispensables, etc”. Pour le moment, la jeune femme ne fléchit pas côté exigences: “Mes exigences ne sont pas pécuniaires. Je ne veux pas d’un homme qui me prenne en charge mais seulement d’un homme qui partage ma vision des choses, pas totalement, mais les grands principes”. 

Les femmes décrites comme trop indépendantes, sont celles que rejettent le plus Bedis, 33 ans et infirmer. Originaire d’un quartier populaire de Tunis, le jeune homme est catégorique: “Je ne veux pas me marier”, lance-t-il. Sa position tranchée émane de ses propres expériences: “J’ai fréquenté différentes filles aux différents profils: la conservatrice, la libérée, du milieu populaire ou pas. Elles se soucient toutes de leur indépendance. Pour elle, le divorce est une alternative si le couple ne tient pas. Cette facilité de se séparer de l’homme est inquiétante”, déplore-t-il.

Son refus du mariage ne rime pas avec un rejet de cette institution, au contraire. Le jeune homme est nostalgique des femmes qui se sacrifient pour leurs enfants sur l’autel d’une vie de couple épanouissante. 

Pour Amine, 35 ans, fonctionnaire et originaire de Siliana, “La mariage est un mal nécessaire” mais le jeune homme n’aime pas les responsabilités : “J’ai du mal à me prendre en charge, que dire d’une famille”, avance-t-il.

Pour Amine, sa réticence vis-à-vis du mariage est due au manque de moyens financiers mais aussi à la peur de la responsabilité. Vivant avec sa famille, le jeune homme subit une pression à ce sujet, émanant notamment de sa mère, qui espère bien voir grandir des petits-enfants. Il est sensible à cet argument: “Je n’éprouve pas un besoin sexuel ou sentimental pour me marier, seulement le besoin de me reproduire comme tous les humains”, explique-t-il. 

Entre deux modèles du couple

Ne pas se marier, ne signifie pas forcément une répudiation de l’institution du mariage: “Celle-ci demeure une constante sur laquelle on se penche et on se mesure”, explique au HuffPost Tunisie, Raoudha Elguedri, sociologue, auteure du livre “Le célibat des hommes cadres en Tunisie”. 

Le choix de se focaliser sur le célibat des hommes n’est pas anodin pour elle : “On parle beaucoup du célibat des femmes avec le lot de stéréotypes mais rarement de celui des hommes d’où le sujet de mon ouvrage”, explique-t-elle.

Elle a choisi la catégorie des hommes cadres qui ont les moyens et a priori aucune raison de ne pas se marier. Pour Raoudha Elguedri, les causes du célibat de cette catégorie de la population sont diverses.

Il y a des raisons économiques: “Ces hommes mettent beaucoup de temps et d’efforts pour se stabiliser. Une fois que cela est fait, certains ne veulent pas se caser toute de suit et préfèrent profiter de leur vie solitaire. Il y a aussi ceux qui sont sujets à une pression familiale pour qu’ils épousent une fille correspondant aux choix de la famille et surtout de la mère”, explique-t-elle.

La sociologue insiste surtout sur l’importance du facteur de la montée de l’individualisme: “Notre rapport au mariage a changé. On n’a plus besoin du mariage pour être en couple”, note-t-elle.

Cette évolution s’accompagne par un tiraillement entre deux modèles du couple: “La société évolue et stagne en même temps, elle se modernise mais pas totalement”.  Ceci donne lieu à des paradoxes qui concernent particulièrement les générations qui ont suivi cette mutation entre tradition et modernité.

La spécialiste parle d’hommes ayant des exigences doubles: “Ils veulent des femmes ‘traditionnelles’ mais intellectuelles, qui travaillent mais qui ne sont pas ‘trop’ indépendantes. Ces hommes ont peur de la femme émancipée-  l’émancipation étant l’apanage des hommes pour eux- et de la concurrence”, souligne-t-elle.

Un mi-chemin qui engendre des rapports conflictuels entre les hommes et les femmes et des mariages non actés ou ratés.

 

 

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