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17/08/2019 18h:03 CET | Actualisé 17/08/2019 18h:03 CET

Ces enfants-soldats de Daech appelés "bombes à retardement", je les ai rencontrés

Depuis la libération de Mossoul, 17.000 enfants apatrides vivent dans la rue sans protection. Nous avons gagné la guerre mais que deviendront ces enfants-soldats?

- via Getty Images
Photo d'illustration

Dans l’Irak de l’Etat Islamique, l’utilisation des enfants comme boucliers humains et armes de guerre était systématique. “Enfants-soldats”, ou encore “lionceaux du Califat”, leur définition englobe les espions, les kamikazes, les passeurs, les gardes aux postes de contrôle. Malgré la chute de Daech, cette situation perdure parmi les groupes armés qui ont mainmise sur une partie des zones reprises dans la région de Mossoul

Pour rappel, l’Irak compte l’une des populations les plus jeunes du monde; près de 60% des Irakiens ont moins de 24 ans, et les moins de 18 ans n’ont connu que la guerre. Depuis la libération de Mossoul, 17.000 enfants apatrides vivent dans la rue sans protection. Entre la présence combinée de cellules dormantes terroristes, les jihadistes exfiltrés de Syrie et les milices chiites, les enfants continuent d’être recrutés. Alors que la période de stabilisation reste fragile et que sont entamés les premiers efforts de reconstruction, cette population particulièrement exposée construit sa survie en marge des structures étatiques et onusiennes. Ces enfants sont-ils vraiment des bombes à retardement? 

Entre la présence combinée de cellules dormantes terroristes, les djihadistes exfiltrés de Syrie et les milices chiites, les enfants continuent d’être recrutés.

Cette question est légitime et nous avons raison de nous en inquiéter, car si aucune prévision n’est aujourd’hui en mesure de nous rassurer sur le devenir de ces enfants, leur présence massive combinée à un manque de prise en charge médico-sociale et éducative réunit toutes les conditions pour l’émergence de futurs combattants à qui saura les recruter. Si nous prenons l’exemple de la guerre contre Al Qaïda, ce sont les enfants des rues abandonnés en 2003 qui ont rejoint dix ans plus tard les rangs de Daech. 

La guerre affecte profondément la psychologie des enfants et jeunes adolescents. Les enfants-soldats ont majoritairement tué, vu leurs parents assassinés ou ont été exposés à une violence récurrente. Soumis à des actes de barbarie qui ont pour objectif de transformer les garçons de 8-10 ans, voire plus jeunes, en véritables machines à tuer, ils sont battus et drogués. Sans filtre de l’émotion, ces enfants portent en eux tous les symptômes de la violence à laquelle ils ont été surexposés, avec un niveau de séquelles parfois irréversibles. Et les conséquences de la violence sont dévastatrices car celle-ci compromet non seulement la santé, mais aussi la capacité d’apprendre. Livrés à eux-mêmes à l’épreuve de la rue, ils construisent un semblant d’organisation, semblable à une meute, promeuvent leurs codes et élisent caïds et chefs intermédiaires. 

Notre expérience passée “Paix & Résilience” auprès des 5000 enfants-soldats yézidis nous a permis d’avoir du recul sur les processus liés à la radicalisation et au passage à l’acte violent. Le sens d’une vie est tissé de souvenirs et d’images. Le traumatisme a pour effet premier de fracasser cette bulle de l’imaginaire, de déshumaniser et détruire le monde de l’enfant. Tous les enfants yézidis étaient porteurs de polytraumatismes. Et c’est par le renforcement de la résilience, ce formidable réservoir de santé potentielle dont dispose, jusqu’à un certain point, tout être humain confronté à des situations difficiles, que nous avons pu réduire la violence de manière significative.

Le sens d’une vie est tissé de souvenirs et d’images. Le traumatisme a pour effet premier de fracasser cette bulle de l’imaginaire, de déshumaniser et détruire le monde de l’enfant.

Un enfant recherche l’amour et l’attachement pour pouvoir grandir. Son esprit est pur, influençable, et tout ce qu’il voit, il le vit et le ressent “pour la première fois”, sans références. La précarité et la violence figent le psychisme des enfants dans des comportements de survie qui empêchent son développement. Chaque enfant a besoin de construire une relation de confiance avec un adulte bienveillant, pour pouvoir amorcer une transformation positive de ses traumatismes. Un enfant capable d’aller au-delà des événements qui ont bouleversé sa vie, sera un enfant qui pourra construire, reprendre le chemin de l’école, s’inscrire dans la société, avoir un métier, être parent. C’est ce qui a constitué la base de notre travail sur ces populations martyrisées. 

L’exploitation criminelle des enfants, et le fait qu’ils soient pris comme cibles dans les conflits constituent une violation non seulement de leurs droits mais aussi des fondements de la paix et de la sécurité internationales. Il est de la responsabilité des gouvernements et de l’ONU de prendre à bras le corps le devenir des enfants-soldats. Car il s’agit du seul chemin possible si nous voulons éviter que ces enfants stigmatisés et exclus des dispositifs de prise en charge deviennent un jour des terroristes. 

Experte dans le traitement de la douleur, l’ONG EliseCare est une organisation non gouvernementale de solidarité internationale reconnue d’intérêt général. Apolitique et laïque, sa vocation principale est d’apporter une aide médicale d’urgence aux victimes de conflits et de délivrer des formations spécifiques au personnel médical et paramédical local. Intervenant en Irak dans la région de Mossoul, au Kurdistan près des Monts Sinjar, sur la ligne du front séparant l’Azerbaïdjan de l’Artsakh mais encore sur la frontière tuniso-libyenne, en Jordanie ou auprès des populations de la Goutha en Syrie, ses équipes sont également spécialisées dans la prise en charge du psycho-trauma chez les femmes et les enfants.

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