TUNISIE
05/10/2018 12h:17 CET

Ces chercheurs ont réussi à publier des études totalement absurdes dans de prestigieuses revues scientifiques

Leur but est de montrer qu'on peut publier n'importe quoi dans certains domaines tant que l'on est "suffisamment à la mode politiquement".

Caiaimage/Rafal Rodzoch via Getty Images

SCIENCE - Encourager les hommes à se mettre des sextoys dans l’anus permettrait de diminuer la transphobie et augmenter les valeurs féministes. Les parcs pour chiens deviennent des espaces tolérant le viol, dans lesquels la culture du viol représente la permissivité morale que nous étendons aux animaux.

Ces deux affirmations sortent d’études publiées dans des revues scientifiques sérieuses, où chaque article est relu et évalué par des pairs. Pourtant, elles sont totalement fausses, rapporte le Wall Street Journal. Ces articles scientifiques ont été écrits par Helen Pluckrose (journaliste), James Lindsay (chercheur en mathématiques) et Peter Boghossian (assistant professeur de philosophie).

Dans un article publié sur le site de Helen Pluckrose, Aeromagazine, ils expliquent comment ils ont, pendant un an, mis en place un piège censé montrer les dérives des ”études culturelles”, “d’identité (par exemple, les études de genre)” ou de la “théorie critique”. Des recherches sur des sujets de société explosifs, qu’ils appellent ”études de griefs”.

“Lorsque l’on rend des idées absurdes et horribles suffisamment à la mode politiquement, on arrive à les faire valider au plus haut niveau”, affirme James Lindsay, qui a obtenu un doctorat de mathématiques en 2010 à l’Université du Tennessee et s’est consacré pleinement à ce projet depuis un an et demi.

 

7 articles validés par des revues reconnues

En un an, les trois auteurs, qui se disent “libéraux [au sens américain, ndlr] de gauche”, ont écrit 20 faux articles sur des thématiques touchant à différents domaines de sciences humaines. Leur but: montrer que dans certains milieux académiques, le but est avant tout de “problématiser des aspects de la culture dans les moindres détails dans le but d’essayer de diagnostiquer des déséquilibres de pouvoir et une oppression ancrée dans l’identité”.

Selon eux, il est difficile dans le milieu universitaire d’avoir une conversation “ouverte et de bonne foi sur des sujets comme le genre, la race, la sexualité”, car la recherche est “moins basée sur la recherche de la vérité que sur la satisfaction de griefs sociaux”.

Sur les 20 articles, 7 ont été acceptés après une relecture par des pairs. 4 ont même été publiés. La totalité des articles est accessible en ligne. Tous sont totalement faux, basés sur de fausses données, avec des conclusions étranges, mais écrites en se basant sur des travaux existants et en utilisant des “mots à la mode”.

Évidemment, l’usurpation d’identité et la publication de fausses études scientifiques est éthiquement plus que discutable. Mais les auteurs assument, en espérant créer un débat au sein des sciences humaines sur ces questions.

Des précédents différents

Ce ne sont pas les premiers à faire cela. En 1996, un physicien, Alan Sokal, a publié dans la revue académique Social Text, consacrée aux phénomènes sociaux et culturels, un article intitulé “Transgresser les frontières: vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique”. Ici aussi, un canular visant à montrer qu’il était possible de publier tout et n’importe quoi.

Cette polémique se greffait dans un débat, appelé “la guerre des sciences”, qui opposait des philosophes (postmodernes) affirmant, pour simplifier, que la rationalité, la certitude scientifique devait être remise en cause. À l’époque, Alan Sokal avait été vivement critiqué, en partie parce que son article n’avait pas été publié dans une revue à comité de lecture, ce qui permettait d’expliquer comment la supercherie avait pu avoir lieu.

Cette fois, par contre, les 7 études ont été revues par des pairs. Cela arrive régulièrement, que des chercheurs fassent ce genre de choses. Mais souvent, c’est pour rappeler que certains journaux scientifiques, qualifiés de “prédateurs”, publient tout et n’importe quoi pour de l’argent. Même des articles de chimie citant “Star Wars”.

Une initiative controversée

Ici, à l’inverse, comme le rappelle le journaliste et politologue Yascha Mounk, les revues en question publient des articles de chercheurs d’universités prestigieuses. L’une d’elle est par exemple classée 27e sur les 42 revues traitant d’”études sur les femmes”.

L’article sur les chiens a été retiré, l’éditeur ayant fini par s’apercevoir qu’Helen Wilson n’existait pas. Contactée par l’AFP, l’éditrice par intérim de la revue de philosophie féministe Hypatia, Ann Garry, s’est dite “profondément déçue”. “L’idée que des individus soumettent des travaux académiques frauduleux viole de nombreuses normes académiques et éthiques”, écrit Ann Garry.

Comme avec Alan Sokal, l’affaire commence déjà à créer le débat. Le psychologue Daniël Lakens précise sur Twitter que certaines publications, si elles semblent ahurissantes, ne le sont pas tant que ça. Ainsi, si un chapitre deMein Kampf a bien été réadapté par les chercheurs dans un de leur article, il n’y a pas grand chose de particulièrement dérangeant dans ce dernier, si ce n’est “qu’il est mal écrit et ennuyeux”, estime Lakens.

Brian Earp, philosophe des sciences, rappelle que “beaucoup de domaines scientifiques ‘plus sérieux’”, comme la psychologie ou la médecine, ont également de gros problèmes de vérification des informations publiées et publient des “non sens qui ne sont que du bruit”.

Il concède par contre que, travaillant parfois dans les domaines critiqués par les trois auteurs du canular, “il y a beaucoup de travaux très politiques, pas très bien argumentés, peu supportés empiriquement même dans des journaux prestigieux”.

Mais le philosophe de rappeler qu’en parallèle, il est également nécessaire d’avoir des chercheurs qui “examinent des choses ‘évidentes’ qui sont prises pour acquis, et de se demander s’il ne serait pas plus productif de les regarder sous un jour nouveau”. En faisant cela, ces chercheurs “nous donnent de nouveaux outils” pour mieux comprendre le domaine de recherche.

“Ils ont montré que lorsqu’on propose une étude bourrée de données fausses, elle peut être publiée. Mais on le sait depuis des décennies”, dit Ivan Oransky, du site Retraction Watch.

Yascha Mounk, qui défend plutôt le canular, précise lui que si d’autres secteurs scientifiques ont des problèmes, ce n’est pas une raison pour “ignorer ses propres défauts”. Et de rappeler que les 7 journaux traitant de sociologie qui ont été testés par les auteurs du canular n’ont pas accepté un seul manuscrit. “C’est une bonne nouvelle. Tout le domaine académique n’est pas pourri. Seulement certains le sont”, estime-t-il. Le débat ne fait que continuer.

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