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08/03/2015 11h:24 CET | Actualisé 08/05/2015 06h:12 CET

Ces autres femmes qu'on n'entend pas

FEMMES - On occulte souvent les inégalités entre les femmes elles-mêmes. Une femme pauvre n'a pas les droits d'une femme riche. Une femme analphabète n'a pas les opportunités d'une femme lettrée.

Ce qui nous vient d'abord à l'esprit quand on pense aux droits des femmes est naturellement l'inégalité entre hommes et femmes. Mais on occulte souvent les inégalités entre les femmes elles-mêmes. Une femme pauvre n'a pas les droits d'une femme riche. Une femme analphabète n'a pas les opportunités d'une femme lettrée. Une femme du milieu rural n'emprunte quotidiennement pas les mêmes routes qu'une femme de la ville.

Dans le milieu rural, les travailleuses agricoles ont beaucoup plus de chances d'avoir un contrat permanent si elles ont un niveau d'instruction élevé (bac ou plus). Mais compte tenu de l'ampleur du phénomène de déscolarisation précoce en milieu rural, bien plus répandu qu'en milieu urbain, très peu de femmes ont en réalité l'opportunité d'accéder à des contrats permanents.

Selon une enquête menée par l'Association Tunisienne des Femmes Démocrates (ATFD), une des plus anciennes associations féministes en Tunisie, presque trois quarts des femmes travaillant dans le milieu rural ne sont liées par aucun contrat avec leurs employeurs. En plus de la précarité des activités pratiquées par ces femmes, les conditions de travail sont loin de répondre aux critères minimum qui garantissent un emploi digne et décent.

Une des manifestations premières de ces conditions déplorables est le transport vers leur lieu de travail. Ces travailleuses agricoles ont généralement recourt à des transports ni officiels, ni publics, dans des camions ou des pick-ups surchargés qui présentent de nombreux risques. Certaines y ont d'ailleurs laissé leurs vies, comme lors des accidents survenus récemment à Jendouba et à Bouargoub, il y a quelques mois.

"Nous sommes des femmes, nous sommes pauvres, nous sommes illettrées. Personne ne voudra nous écouter".

Ce sont les paroles de l'une des femmes de Sraouertane, une région rurale du Kef, il y a deux ans. Un groupe de femmes de cette localité été convié par une association partenaire sur l'un de nos projet et travaillant au Kef afin d'identifier leurs besoins et les obstacles qu'elles rencontraient pour participer à la vie publique et politique dans leur région.

"Dans le coma"

Ces femmes de Sraouertane ont ensuite été formées par cette association afin de mieux connaître leurs droits fondamentaux, de pouvoir se mobiliser ensemble autour de leurs revendications socio-économiques et de s'engager dans la vie publique de leurs communautés.

Deux ans plus tard, une de ces femmes me confie qu'elle sentait qu'elle avait passé sa vie "dans le coma" et qu'elle venait de se réveiller, maintenant qu'elle était consciente de ses droits et se sentait légitime de les revendiquer. Actuellement, les femmes de Sraouertane se mobilisent pour obtenir une meilleure représentativité et une plus grande transparence dans l'accès aux soins gratuits ou à tarifs réduits et elles comptent bien aller au bout de leur revendication.

En cette Journée internationale des femmes, au-delà de la lutte inévitable pour l'égalité entre hommes et femmes, il est crucial de se pencher aussi sur les inégalités entre femmes et de faire entrer au cœur du débat les droits des plus vulnérables d'entre elles.

Le faible taux de participation des femmes rurales aux dernier processus électoral, une abstention souvent sciemment décidée, devrait également orienter les politiques publiques vers les priorités socio-économiques de ces femmes afin de lutter efficacement contre les disparités régionales et de leur garantir une vie digne. L'accès à l'eau potable, une infrastructure garantissant les services sociaux de base, l'accès aux soins et un système éducatif adapté pour leurs enfants, tant de revendications qui paraissent légitimes pour l'ensemble des citoyen-nes de ce pays et qui pourtant ne sont pas encore garanties pour beaucoup de femmes en Tunisie.

Les organisations de la société civile, notamment celles actives en milieu rural, et les associations de défense des droits des femmes, doivent agir davantage afin que ces femmes deviennent un moteur de changement dans leurs communautés, et ce grâce à une mobilisation collective autour de leurs droits fondamentaux.

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