MAROC
02/08/2018 10h:36 CET

Centres régionaux d'investissement: pourquoi la réforme est-elle urgente?

"Le wali est appelé à devenir manager"

MAP

ÉCLAIRAGE - C’est aujourd’hui que la tant attendue réforme des Centres régionaux d’investissement (CRI) devra enfin être adoptée par le conseil de gouvernement. Reportée depuis le 12 juillet en raison d’un blocage lié aux divergences opposant les différents départements, le projet de loi relatif à la réforme des CRI est à nouveau en tête de l’ordre du jour du conseil de gouvernement de ce jeudi 2 août.

“Le blocage était dû au mécanisme d’adoption des décisions. Même si ce n’est pas précisé dans le projet de loi, les décisions doivent être prises à l’unanimité. Il suffit qu’un membre du conseil d’administration ne soit pas d’accord pour bloquer le processus”, déclare au HuffPost Maroc l’économiste et ancien ministre de l’Emploi et des Affaires sociales, Abdeslam Seddiki, précisant que “l’intervention royale a heureusement permis de secouer le cocotier en accélérant cette réforme”.

Débloquée par le roi

Dans son discours à l’occasion de la fête du Trône, le souverain a insisté sur l’urgence d’activer la réforme des CRI. Pour “mettre un terme aux blocages et aux prétextes invoqués par certains départements ministériels”, il est nécessaire donc de remplacer “la règle d’unanimité actuellement en vigueur” par “le mécanisme de décision à la majorité des membres présents”. Le souverain a aussi souligné “le regroupement des commissions concernées par l’investissement en une Commission régionale unifiée”.

“Lorsque le consensus s’avère stérile, il faut, en effet, adopter la règle de la majorité pour aller de l’avant”, affirme Abdeslam Seddiki, estimant que le temps est venu, pour le Maroc, de tourner la page des “CRI coquilles vides” ayant fait l’objet du rapport d’évaluation de l’action de ces centres dressé par la Cour des comptes. “Concrètement, nous avons vécu une première expérience des CRI en 2002. Et à la lumière de ce rapport, nous avons réalisé que la majorité de ces centres ne servait à rien et était même source de blocage en raison d’une grande faille: la définition des responsabilités et des prérogatives de chacun”, explique l’ancien ministre. 

Un premier pas. Après son adoption, le projet de loi sera soumis aux deux Chambres du Parlement pour discussion et amendements avant de se retrouver à la phase finale du circuit: la mise en place. “Des CRI efficaces vont contribuer, sans aucun doute, à dynamiser l’investissement au niveau territorial à travers les régions”, soutient l’économiste, rappelant que les investisseurs souffrent de trois difficultés: le foncier, le financement et les procédures. “Ces trois difficultés seront résolues grâce à cette réforme. L’une des premières prérogatives des CRI sera de mobiliser le foncier pour le mettre à la disposition des investisseurs”, se réjouit-il. Et d’ajouter que la création d’un guichet unique mis à la disposition des investisseurs permettra à ceux-ci d’avoir “un interlocuteur unique”. Ce sera une sorte d’intermédiaire des investisseurs auprès de toutes les parties dont ils auront besoin, comme les agences urbaines, les départements ministériels ou la direction des impôts.

Wali, maestro!

“Et au sein du CRI, une instance d’exécution appelée commission de l’investissement au niveau de la région devra se réunir une fois par semaine ou à chaque fois qu’il le faut pour trancher”, indique Abdeslam Seddiki, soulignant l’importance du rôle du wali dans cette commission dont il présidera la destinée. “Le projet de loi donne une grande responsabilité au wali qui devra être avant tout un manager. Il devra se concentrer sur la gestion et le développement économique de sa région. Ce sera en quelque sorte le maestro de la région”, affirme l’ancien ministre.

Pour ce dernier, l’approche que dicte cette réforme a de quoi créer un climat de compétition entre régions, stimuler leur attractivité et réduire le chômage. “Ce qui, a terme, vise à remédier aux déséquilibres entre régions et réduire les disparités. Le fossé en matière de paramètres sociaux et économiques, par exemple, entre Drâa-Tafilalet et Casablanca-Settat est très important. Quant au chômage dans certaines régions, il concerne, parfois, plus de la moitié de la population active ”, fait-il remarquer, soulignant l’urgence que la régionalisation avancée puisse se concrétiser.

Mais pour cette mise en place, “la déconcentration ne doit pas rester lettre morte”, prévient Abdeslam Seddiki. “Il faut que les représentations régionales des ministères puissent disposer de pouvoirs réels et effectifs pour trancher sur place au lieu de revenir tout le temps au ministre à Rabat. Cela prend beaucoup de temps et crée des blocages inutiles”, estime l’ancien ministre. 

À cette mesure s’ajoute une autre tout aussi nécessaire: la charte de l’investissement. “Il s’agit de mesures complémentaires dont le but ultime est de parvenir à résoudre les déficits économiques et sociaux et créer une synergie au niveau de la région”, tient-il à rappeler, considérant que le Maroc est dans une phase décisive.

Garanties investisseur

La mise en place des CRI sera donc primordiale pour relever ce challenge. Le seul hic, pour Abdeslam Seddiki, se trouve dans la composition du conseil d’administration. “Je plaide pour que ce dernier soit élargi à tous les partenaires. Je veux dire par là qu’il faut offrir l’occasion aux syndicats de s’y joindre. D’autant que le souverain a insisté sur l’ouverture du dialogue social qui doit se traduire par une pratique sur le terrain”, soutient notre interlocuteur, estimant nécessaire “d’impliquer les syndicats dans la dynamique régionale pour instaurer le dialogue et la paix sociale”.

Reste à savoir si les investisseurs sont intéressés par les régions. Abdeslam Seddiki estime qu’il n’y a qu’une seule recette pour les séduire: le sérieux! “Les investisseurs ne sont pas dupes. Dès qu’on leur donne la preuve que c’est du sérieux, ils n’hésiteront pas à venir. Il faut de la responsabilité et du sérieux, on n’a pas besoin de miracle. Si les Asiatiques sont en avance, par rapport à nous, c’est parce qu’ils adoptent la rigueur”, cite en exemple l’économiste.

Si Seddiki reste fidèle à son optimisme connu, l’économiste Najib Akesbi se montre, lui, sceptique. Dans une déclaration au HuffPost Maroc, ce dernier estime que l’échec des CRI, par le passé, est lié à la tutelle dont ils dépendent. “L’idée du CRI a été de mettre dans un même endroit toutes les institutions nécessaires pour constituer une société en plus d’assumer d’autres fonctions comme la formation, l’encadrement et la sensibilisation. Sauf que le problème provient de la nature du système: ces CRI ont été mis sous la houlette du ministère de l’Intérieur”, souligne Najib Akesbi.

Cette tutelle, à en croire l’économiste a joué “en défaveur” des CRI. “Qu’un gouverneur soit aussi le patron/ décideur du CRI a fait que les mêmes causes ont continué à produire les mêmes effets”, affirme-t-il. Et d’ajouter que les CRI ont longtemps vécu dans un climat de “querelles des prérogatives”. “Certains ministères ont joué le jeu alors que d’autres non (...) Nous avons perdu beaucoup de temps”, regrette l’économiste pour qui l’image même du CRI “s’est discréditée auprès des investisseurs”. 

Problème de tutelle

Et ce “discrédit”, Najib Akesbi le met aussi sur le dos “de la hiérarchie” et du “manque de transparence”, notamment “la corruption”. Aux yeux de l’économiste, la réforme des CRI a énormément tardé, autant que pour la charte de l’investissement. “Elle est périmée depuis 13 ans. Elle a été publiée en 1995 pour une durée de validité de 10 ans, c’est-à-dire qu’elle devait être renouvelée en 2005”, fait-il remarquer. Et de préciser que la réforme engagée des CRI ne pourra être effective qu’à condition qu’elle soit crédible. Najib Akesbi souligne deux conditions à cela: “il faut un vrai guichet unique dans lequel on entre et on ressort avec tous les papiers nécessaires et en finir avec la tutelle de l’Intérieur dont la logique relève d’un aspect sécuritaire”. 

Cet “aspect sécuritaire”, pour le politologue Abdellah Rami, semble toutefois avoir une importance capitale dans la mise en place de la régionalisation. “Les CRI sont les garants de la dynamique économique à long terme des régions. Ils assurent leur avenir”, précise ce politologue. Et de souligner que la régionalisation relève aussi d’un aspect stratégique pour l’État, qui veille sur sa stabilité. “La régionalisation avancée vise à terme à remédier aux problèmes locaux et à répondre aux attentes des populations. C’est une nouvelle vision qui est en gestation en ce moment”, observe le politologue. Pour Abdellah Rami, le Maroc vit une des étapes de “la transition démocratique” face à laquelle s’érige “une réalité qui ne change pas”.