TUNISIE
04/02/2019 20h:11 CET | Actualisé 06/02/2019 10h:14 CET

Ce qu'il faut savoir sur l'affaire de "l’école" coranique de Regueb

Un feuilleton à rebondissements.

capture d'écran

Une ”école fermée”, un “directeur” interpellé, des parents qui crient à l’injustice, des organisations qui soutiennent, d’autres qui condamnent... L’affaire d’une ”école” dite coranique dans la délégation de Regueb (gouvernorat de Sidi Bouzid) fait couler beaucoup d’encre au fil de ces derniers jours.

Déjà, entre accusations et justifications différents protagonistes se répondent et s’affrontent sur le champ de bataille de la toile et des médias.

Les événements se succèdent plongeant l’opinion publique dans le désarroi. 

Focus sur cette affaire aux contours encore flous.

Comment l’affaire a éclaté?

Tout a commencé par un reportage diffusé jeudi, le 31 janvier 2019, au cours de l’émission de Hamza Belloumi “les quatre vérités” sur la chaîne El Hiwar Ettounsi. Ce dernier, tourné en caméra cachée, a levé le voile sur une ”école” mystérieuse qui servirait de lieu d’apprentissage et de “dortoir” pour petits et grands.  

Située dans une zone isolée, cette ”école” qui aurait ouvert ses portes depuis 2012 mène des activités pour le moins suspectes. D’après le reportage, personne ne peut s’y introduire. 

En vase clos et déconnecté des autres, les élèves de cette ”école” passeraient toute la journée à apprendre le Coran. “Aucune matière à part le Coran n’est enseignée”, précise la même source.

Selon le reportage, les élèves en âge de scolarité auraient abandonné les écoles publiques, pourtant obligatoires et gratuites, pour rejoindre cette ”école énigmatique”.

Toujours selon la même source, ils sont plus d’une quarantaine d’enfants vivant dans des conditions lamentables. Ils sont semble-t-il victimes de travaux forcés, de traite d’êtres humains et de sévices sexuels. 

Sans programme scolaire clair et suspectée de servir de couverture à un manège de pédophilie, cette ”école” a fait pourtant l’objet d’une décision de fermeture, depuis une longue période. Une décision qui aurait été classée sans suite.

Un scandale qui fait froid dans le dos 

Donnant l’image d’un camps de rétention où se passent “des choses” dans l’obscurité et dans l’impunité la plus totale, l’école a fait l’objet d’une avalanche de critiques et a suscité l’attention des autorités tunisiennes. 

Tout juste après la diffusion de l’émission, les autorités locales de Regueb, appuyées par une brigade spéciale dépêchée de la capitale, ont procédé, à la fermeture de cette ”école” et à l’interpellation de son directeur et de plusieurs de ses élèves.

Des livres religieux et des ordinateurs ont été saisis, à l’intérieur de l’établissement, rapporte la TAP.

D’après la même source, 73 élèves auraient été transférés à Tunis, dont 26 mineurs auraient été placés dans des centres spécialisés pour une prise en charge psychologique et 47 jeunes seraient soumis à un interrogatoire. 

“Une enfance maltraitée”...  révèle le ministère de l’Intérieur 

Dans un communiqué rendu public, le ministère de l’Intérieur a fait savoir que des unités sécuritaires spécialisées se sont dépêchées sur les lieux, le 29 janvier 2019, accompagnées par le délégué général de la protection de l’enfance et cinq psychologues. 

Ils ont constaté que 42 enfants âgés entre 10 et 18 ans et 27 adultes âgés entre 18 et 35 ans partagent le même internat sans les moindres conditions de sécurité et d’hygiène. 

Ces derniers sont victimes de maltraitance et d’exploitation dans des travaux agricoles et de bâtiment, déplore le communiqué. 

Ils seraient, également, endoctrinés puisqu’on y inculque des idées et des pratiques extrémistes.

D’après le communiqué, les élèves souffrent par ailleurs d’asthme, de la gale et de poux.

Le ministère indiqué que le propriétaire de l’école a été mis en détention pour traite de la personne, exploitation économique d’enfants et violence outre la suspicion d’appartenir à une organisation terroriste.

Une femme âgée de 26 ans a été également mise en détention. Elle a  avoué être mariée à cet individu contrairement aux procédures d’usage, révèle le ministère.

Le directeur arrêté, les élèves déplacés dans un centre à Tunis

À la suite de ces irrégularités, le ministère public, à Sidi Bouzid, a été saisi par une plainte du commissaire régional à la protection de l’enfance et ordonné l’ouverture d’une enquête pour suspicion d’exploitation d’enfants, révèle l’agence TAP. 

De son côté, le juge de la famille avait placé les enfants sous la protection de psychologues, de délégués sociaux et de médecins légistes dans un centre à la capitale.

D’après la TAP, le directeur de “l’école” a été arrêté pour les besoins de l’enquête.

Les parents protestent et appellent à la réouverture de “l’école”

Surpris par la décision de fermeture de l’école et le transfert de leurs enfants à Tunis, les parents d’élèves se sont rassemblés, lundi, devant le tribunal, de Sidi Bouzid, pour exiger leur “libération” et dénoncer ce qu’ils considèrent comme un abus.

Les manifestants scandent des slogans contre la prétendue “séquestration” de leurs enfants et “la pratique du test anal sur mineurs”, tout en revendiquant la réouverture de “l’école” et “le droit à l’apprentissage du coran”.

Les parents d’élèves ont également protesté vendredi soir devant le siège du tribunal de première instance de Tunis. Ils ont indiqué qu’ils n’ont aucune nouvelle de leurs enfants depuis deux jours en réclamant l’ouverture de “l’école”.

Ils ont rejeté les accusations formulées à l’encontre de l’école de Regueb et pointé du doigt le “comportement barbare” des autorités envers leurs enfants. Ils les ont accusé de séquestrer leurs enfants et procéder au test anal pour vérifier les abus sexuels.

Les parents d’élèves ont, d’autre part, remis en doute le reportage d’El Hiwar Ettounsi en estimant que ce dernier est monté de toutes de pièces et vise à nuire à l’image de “l’école.”

Amnesty International appelle à remettre immédiatement les enfants à leurs parents

Hébergés dans un centre pour l’enfance à Tunis, les élèves sont actuellement accompagnés de psychologues et entendus par la police entrainant les courroux de l’organisation de défense de droits de l’Homme, Amnesty International.

Cette dernière a appelé, dans un communiqué rendu public samedi, les autorités tunisiennes à remettre les 42 enfants de “l’école” coranique de la ville de Regueb, à leurs parents immédiatement en soulignant “l’importance de veiller au respect des droits de l’enfant et le principe de son intérêt supérieur”.

L’organisation s’est déclarée “profondément préoccupée par les témoignages d’enfants qui ont contacté leurs parents au téléphone sur un examen anal dans le cadre de l’enquête sur des soupçons d’agressions sexuelles”, soulignant que cette pratique “est extrêmement dangereuse et constitue une violation flagrante des obligations qui incombent à la Tunisie au regard de la convention internationale des droits de l’enfant”.

De son côté, le ministère de la femme, des enfants et des personnes âgées a indiqué que le dossier de ces enfants est actuellement en cours d’instruction par le pouvoir judiciaire.

Les élèves entre de bonnes mains

Sur sa page Facebook, le dirigeant au sein du Mouvement Ennahdha, Abdeltif Mekki, a révélé avoir visité à deux reprises les élèves de “l’école” de Regueb, actuellement logés au centre d’enfance à la capitale.

Il a fait savoir qu’une cellule de crise a été mise en place, en présence d’une équipe médicale et d’une autre spécialisée dans l’enfance afin de les encadrer psychologiquement.

Intervenant sur les ondes de Jawhara Fm, le dirigeant d’Ennahdha a estimé qu’il était préférable d’évacuer les enfants et de procéder au test anal en présence des parents.

De son côté, le gouverneur de Ben Arous a confié à l’agence TAP que tout a été mis en place pour bien accueillir les élèves de l’école de Regueb. Selon lui, ces derniers bénéficient d’un accompagnement médical et psychologique.  

Des agressions sexuelles confirmées

 “Le rapport du médecin légiste de l’hôpital Charles Nicolle a confirmé les suspicions de graves agressions sexuelles subies par les enfants de l’école coranique de Regueb” révèle Mosaïque Fm. 

Le média précise que les tests anaux ont permis de confirmer la thèse du viol, citant une source judiciaire.

Le ministère de l’Education réagit 

Réagissant à cette polémique, le ministère de l’Education a fortement dénoncé les pratiques de “l’école” coranique à Regueb en soulignant le droit des enfants d’étudier dans de bonne conditions. 

Le ministère a fait savoir qu’il est en train de coordonner avec les parties concernées pour réintégrer ces élèves dans les écoles publiques.  

L’AMT et le SMT condamnent les agressions contre le procureur de la République du Tribunal de Sidi Bouzid

Dans une déclaration publiée lundi, le bureau exécutif de l’Association des magistrats tunisiens (AMT) a condamné “les agressions odieuses et graves commises à l’encontre du procureur de la République du Tribunal de première instance de Sidi Bouzid,”, estimant qu’il s’agit d’actes “honteux et contraires à l’éthique de la profession et au respect dû au pouvoir judiciaire, qui tombent sous le coup du droit pénal.

Le bureau a, en effet, appelé l’Ordre national des avocats de Tunisie à assumer sa responsabilité face aux agressions verbales graves commises par certains de ses adhérents contre le procureur de la République. 

En effet, plusieurs avocats sont montés au créneau pour défendre l’ ”école” coranique, parfois dans des propos forts de sens à l’instar de Samir Ben Amor ou encore de Seif Eddine Makhlouf, qui a tenu des propos menaçants à l’encontre du procureur de la République de Sidi Bouzid.

La LTDH Sidi Bouzid impute la responsabilité aux autorités locales

La section de Sidi Bouzid de la Ligue Tunisienne des droits de l’homme a imputé la responsabilité de cette affaire aux autorités locales et régionales.

Dans un communiqué publié sur sa page Facebook, la LTDH a indiqué avoir alerté plusieurs fois les autorités sur le cas de cette ”école”, qualifiée de “lieu de création de terrorisme”. Malgré une décision de fermeture de l’école, celle-ci est restée ouverte grâce ”à l’implication claire des autorités locales et régionales” indique la LTDH qui affirme avoir porter plainte à ce sujet.

 

La guerre est déclarée

“La guerre contre les écoles coraniques anarchiques est déclarée” martèle la présidente de la Commission des libertés individuelles et de l’égalité (Colibe), Bochra Belhaj Hamida, sur les ondes de Diwan Fm. 

Pour elle, cette école hors la loi n’est pas la seule en Tunisie. “Plusieurs autres ”écoles” échappent au contrôle de l’Etat”, a-t-elle noté en appelant à mettre un terme à ce fléau menaçant. 

“Cela va être une bataille très rude” martèle-t-elle dans un post publié sur sa page Facebook. 

D’après le journaliste Maher Zid, l’ ”école” de Regueb n’est pas la seule concernée. Deux autres ”écoles” coraniques seraient, à leur tour, dans ligne de mire des autorités tunisiennes.  

La toile s’enflamme

L’affaire a provoqué une avalanche d’articles et de commentaires sur les réseaux sociaux, la plupart condamnent le laxisme de l’Etat face à ces dépassements en appelant les autorités à agir. 

 Un combat qui ne date pas d’aujourd’hui

Ils sont près de 47 mille enfants, âgés entre 4 et 5 ans, à être scolarisés dans des écoles coraniques publiques en Tunisie dont le nombre s’élève à 1664 en 2018.

Pourtant la “notion d’école coranique n’existe même pas dans la loi tunisienne”, a fait savoir la ministre de la Femme, de la famille et de l’enfance, Neziha Labidi.

Dans une interview accordée dimanche à Radio Med, la ministre a pointé du doigt ce fléau qui ronge la société tunisienne. Elle a noté que ce phénomène ne cesse de se répandre en appelant les parents à plus de vigilance et à alerter les autorités en cas de doute. 

 

Labidi a, toutefois, souligné la nécessité de différencier entre les écoles coraniques anarchiques et les Kotebs, une institution réglementée par la loi et dépendant du ministère des Affaires religieuses.

Contrairement aux écoles coraniques anarchiques, les Kotebs bénéficient d’un programme spécifique et précis et les enseignants sont formés à la pédagogie et à la psychologie.

 

C’est, peut-être, la méconnaissance des institutions, des différents statuts et la dépendance à différents ministères qui laisse l’éradication des écoles coraniques anarchiques compliquée.

Pour les écoles privées c’est le ministère de l’Éducation qui doit agir, pour les Kotebs le ministère des Affaires Religieuses et pour les jardins d’enfants coraniques ouverts par des associations, c’est le Secrétaire d’État au Premier Ministère, ou toute personne ayant intérêt à agir, qui peut avertir de la situation, révèle Nawaat.

En effet, cerner les responsabilités et détecter les dépassements s’avèrent être une mission fragile. Les différents ministères se rejettent la faute. “L’État ne peut pas à lui seul combattre ce fléau” a martelé Neziha Labidi en soulignant le rôle prépondérant des parents et de la société civile dans la lutte contre les écoles anarchiques. “Ces derniers doivent jouer leur rôle de garde-fou face à ce fléau”, a-t-elle poursuivi en indiquant que “des écoles anarchiques se ferment quotidiennement”.  

Le combat contre les écoles coraniques anarchiques ne date pas d’aujourd’hui. Ce dossier brûlant a été, notamment, évoqué par l’ancienne ministre de la Femme, de la famille et de l’enfance, Samira Merai. Cette dernière a annoncé l’existence de jardins d’enfants anarchiques “qui se présentent comme étant des espaces coraniques alors qu’ils n’ont aucun lien avec l’islam”. 

Selon elle, ces espaces ne visent pas à inculquer les vraies valeurs de l’islam mais, “contribuent à ternir son image, en enracinant chez les enfants le sentiment de la peur et de l’angoisse à travers l’enseignement du châtiment de la tombe et en personnifiant les ténèbres de l’enfer au lieu d’apprendre aux petits l’amour de Dieu”.

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