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14/05/2018 11h:57 CET | Actualisé 14/05/2018 11h:57 CET

Ce que veut dire la culture cinématographique

"Le cinéma ne sert ni à donner des leçons, ni à éduquer (dans le sens de la transmission des valeurs)."

Rafael Marchante / Reuters

CULTURE - La culture cinématographique ne se construit pas uniquement à travers la confrontation directe avec les films dans une salle de cinéma ou devant un écran de télévision. D’autres médiateurs dont les principaux sont l’école, les ciné-clubs, les médias écrits, audiovisuels et/ou numériques peuvent contribuer à entretenir et à développer cette culture.

Avant de parler de la culture cinématographique, notre point de départ est une question simple, certes, mais très profonde: Qu’est ce que le cinéma?

Il y a une infinité de définitions du terme cinéma, de même qu’il y a plusieurs modalités d’existences de ce qu’on nomme cinéma.

Le cinéma est une forme de pensée au même sens que la philosophie, mais qui passe par le biais des images. Les films et la philosophie forment un couple inséparable, comme le théâtre et la tragédie.

Alors que le roman ou le théâtre préservaient la personnalité du lecteur, le cinéma demande au spectateur de renoncer à ses capacités critiques pendant le temps du film, jouant ainsi, et par excellence, le rôle d’un médium de l’imaginaire.

Par imaginaire, nous entendons en paraphrasant Gilbert Durand “la capacité des hommes de se représenter et de présenter symboliquement des mythes, des rites, des rêves, des désirs et des émotions”. En imprimant des émotions, autrement dit des apparitions dans l’esprit de chaque spectateur, le cinéma est en même temps une industrie financière qui touche des millions de spectateurs. Chacun est visé singulièrement, comme en psychanalyse, mais le cinéma reste un art de masse.

Sur l’écran, nous voyons des objets qui, en réalité, sont absents. Ce clivage de la croyance nous émerveille et libère notre imagination. Nous entrons dans le fantasme d’autrui, tel qu’il a été stabilisé par le scénario et la mise en scène.

Le cinéma est né officiellement en 1895 avec la projection publique de L’arrivée d’un train en gare de La Ciotat des frères Lumière. Ce film, soulignons-le, n’est pas la première réalisation de la société Lumière mais c’est pourtant l’une des plus célèbres. En effet, lors de la projection du film, la légende dit qu’elle aurait créé un mouvement de panique chez les spectateurs dû à l’illusion de la locomotive fonçant sur eux. Lors de la prise de vue, Louis Lumière positionne son appareil de façon à rendre spectaculaire l’entrée du train dans le champ. De par son expérience de la photographie, il a ainsi utilisé la diagonale du champ et sa profondeur pour obtenir cet effet à plusieurs dimensions. Les nuages de vapeur de la locomotive qui remplissent le champ et la foule qui ne fait que rentrer et sortir du cadre renforcent cette impression.

Durant les années qui suivent leur invention, les films des frères Lumière deviennent une nouvelle fenêtre sur le monde. Au lieu de s’attacher au tournage en studio, ils préfèrent continuer à tourner à l’extérieur avec peu voire aucune mise en scène.

L’année 1895 qui annonça l’invention du cinéma va être marquée par la publication de l’ouvrage de Sigmund Freud Études sur l’hystérie, considéré comme l’un des premiers livres fondateurs de ces théories et pratiques nouvelles explorant les secrets de la psychologie inaccessibles jusqu’alors: la psychanalyse.

Le cinéma, en tant que représentation, nous amène à réfléchir sur l’imaginaire en tant que catégorie essentielle de la vie en société qui fait ressortir et permet de saisir quelques aspects cachés de la vie quotidienne: les désirs, les rêves, le non dit, les aspirations des individus; autrement dit le domaine du sensible. De même, l’invention du cinéma est déjà en elle-même le résultat d’un imaginaire, l’aboutissement d’une réflexion issue du cerveau de nombreux rêveurs.

Si l’on reprend la notion de Jean-Luc Godard selon laquelle “le cinéma n’est ni un art ni une technique, mais un mystère”, on peut avancer le double de cette idée: il serait un art technique. Autrement dit, la technique mécanique rencontre ici l’énergie de l’esprit. La mystique du cinéma repose sur l’abolition de l’opposition entre le monde extérieur et le monde intérieur, entre l’esprit et le corps, entre le sujet et l’objet, entre la connaissance scientifique et le sentiment éprouvé.

Par ailleurs, quelle est la place du cinéma dans le projet éducatif? Quel rôle doit-on donner à la vision éventuelle d’un film qui traite, directement ou indirectement, de la question du vivre-ensemble? Peut-on utiliser le cinéma à des finalités éducatives sans méconnaître sa véritable nature?

D’abord, même si cela peut paraître évident, il faut remarquer que le cinéma ne sert ni à donner des leçons, ni à éduquer (dans le sens de la transmission des valeurs). Le cinéma ne donne pas non plus de bons exemples ni ne condamne les “mauvais sujets” ou les “mauvais comportements”.

Même si le cinéma est considéré comme un regard sur la réalité (ce qui renvoie idéalement à une représentation artistique du vécu social sans jugements de valeurs), il y a sans doute des films à thèse, des films “engagés” ou défendant un point de vue politique, social, moral, éthique…

Mais, même dans de tels cas, on ne peut pas confondre un film - documentaire ou fiction - avec un argumentaire philosophique ou idéologique, notamment parce que le cinéma, dans sa plus grande part, met en scène des individus singuliers, des situations particulières, des histoires uniques…

Dès lors, se pose la question du passage des événements représentés à un propos supposé plus général, valide en d’autres temps et en d’autres lieux. Si un film montre des choses - admirables ou scandaleuses, appréciables ou révoltantes -, il ne démontre pas de façon discursive, posant question aux spectateurs et leur laissant toujours une marge d’interprétation.

Il faut donc considérer le cinéma comme créant un espace de dialogue avec les spectateurs: il découvre sans doute une part de réalité, mais le sens de cette réalité, la portée plus ou moins générale des événements représentés, les valeurs qui peuvent éventuellement s’en dégager sont rarement évidents et doivent plutôt susciter le questionnement et la réflexion.

Le cinéma n’a fait que se renouveler en tant qu’art en promouvant l’interaction entre la parole et l’image, le genre et le sujet du film, ses personnages et ses situations types, les formes et les modes d’expression liés aux genres, la “réalité”. Pour nombre de gens, le cinéma représente un divertissement certes mais aussi quelque chose qui est en relation avec les réalités sociales.

Tout comme la littérature, le cinéma est considéré tantôt comme le reflet de la vie quotidienne, tantôt comme un aperçu de situations extraordinaires. Cela étant, on pourrait paraphraser Jean Luc Godard en posant la question suivante: à quoi sert le cinéma, s’il vient après la littérature?

En fait, le cinéma peut apparemment commencer par réinventer les œuvres littéraires. Depuis ses débuts, le 7ème art n’a cessé de puiser son inspiration dans les œuvres littéraires. Une grande part des succès de l’âge d’or hollywoodien sont tirés de romans: Autant en emporte le vent de Margaret Mitchell, Breakfast at Tiffany’s de Truman Capote, Les Raisins de la colère de John Steinbeck ou encore les nombreuses adaptations des pièces de Tennessee Williams (La Chatte sur un toit brûlant, Un tramway nommé désir, Soudain l’été dernier…).