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11/06/2019 15h:11 CET | Actualisé 13/06/2019 18h:50 CET

Ce que le cinéma peut faire: Abou Leila, d’Amin Sidi-Boumediene

Il y a des moments où un film rend obsolète le jargon critique habituel, où il rend ridicule toute posture qui se veut jugement froid et distant. Où il va au-delà des mots-mêmes. Mais il nous faut tout de même essayer car Abu Leila d’Amin Sidi Boumediene est de ces gestes cinématographiques rares et précieux. Un film qui sans aucun doute possible fera date. 

Ils sont deux. Lotfi et S. Deux hommes qui se connaissent depuis l’enfance. De ces amitiés indéfectibles qu’on ne peut trahir. L’un d’entre eux va mal, ou ne serait-ce plutôt que tout deux sont dans un état de désespérance et de souffrance extrêmes ? Ils sont à la recherche d’un terroriste du nom d’Abu Leila et le spectateur les suit dans cette quête dont il sait pertinemment qu’elle est vouée à l’échec.  

Mais dès les premières secondes, il est trop tard. Nul ne sortira d’ici. Ni de la salle. Tant le film happe immédiatement. On croit d’abord, un peu naïvement qu’on entre dans un road-movie mais on se retrouve soudain propulsé dans un cauchemar, un horror-movie, un polar, un western, qui sait, une fable ou une allégorie…

Peu importe au fond, car il est impossible de ranger ce film dans des catégories savantes qui dispensent de réfléchir à la force et  à l’originalité d’un film. Amin Sidi Boumediene ne se laisse enfermer dans aucun genre, ne semble faire allégeance à aucun réalisateur de manière trop marquée. Quelle incroyable liberté, quelle preuve d’indépendance pour un premier long-métrage !

Servi par un casting exceptionnel, allant des rôles principaux aux rôles plus secondaires, le film est également d’une grande justesse de ton et ne cède pas aux effets ampoulés. On notera le jeu dépouillé et sobre du talentueux acteur de théâtre Slimane Benouari qu’on espère voir plus souvent à l’écran. Avec d’infimes mouvements et des gestes très mesurés, il parvient à signifier une gamme infinie d’émotions qui vont de l’anxiété à l’abattement, de la panique à la folie.

Talent rare qui se marie parfaitement au jeu incroyable de Lyes Salem qui crève littéralement l’écran avec cette manière viscérale et subtile de convier à la fois la force de son personnage et sa vulnérabilité. On le savait déjà excellent acteur, avec ce film il entre probablement dans une nouvelle étape de sa carrière.

Pour un réalisateur et acteur confirmé comme lui, se mettre ainsi au service d’un jeune cinéaste et lui faire totalement confiance, nous dit également quelque chose de beau sur le cinéma algérien contemporain, qui - n’en déplaise aux amoureux des clichés et autres formules faciles -  ne vit pas une énième renaissance, mais poursuit sa route faite de solidarités et d’entraides.

Dans un contexte financier difficile, ce cinéma a bien raison de ne pas s’encombrer des querelles d’égos dont on dit ce milieu si friand. Il nous faut d’ailleurs ici saluer les efforts des producteurs du film Fayçal Hammoum et Yacine Bouaziz qui ont cru en ce projet et l’ont porté et espèrent  une sortie prochaine du film en Algérie.  

Ce n’est donc pas un hasard si Abu Leila a fait salle comble ce dimanche à la Cinémathèque Française après avoir été sélectionné cette année à « La semaine de la Critique » du festival de Cannes qui ne pouvait passer à côté d’un aussi  grand film. Grand, il l’est par les choix de réalisation et la qualité de l’image et des cadres que l’on doit à Amin Sidi Boumediene et à son directeur de la photographie Kanamé Onoyama.

Ce dernier a fait un travail remarquable, sous la lumière si particulière du Sahara qui est si difficile à restituer et si prompte à se laisser enfermer dans des clichés. Grand film également par la beauté saisissante de certains plans, inattendus et justes que l’on tait ici pour ne pas en gâcher la découverte au spectateur. Grand aussi par le traitement du son qui est d’une grande précision et d’une grande subtilité. Les bruits qui ponctuent les scènes hallucinatoires sont à la fois discrets et omniprésents. Comme par empathie et synesthésie, le spectateur est dans la tête des personnages et perçoit le monde à travers eux.

Grand évidemment par l’intelligence du propos. Car dans ce film, tout y est. Nos souvenirs refoulés. Nos rages et nos traumatismes. La route qui reste à parcourir pour les surmonter. Pour franchir  littéralement le mur de l’oubli et de la dénégation. Le refus aussi de réduire l’Algérie des années 1990 à un schéma simpliste qui insulterait nos morts par son aspect manichéen. Des questions éthiques également, sur la place des images et des photos pendant cette guerre qu’on a dit, bien souvent à tort,  invisible alors que nous en avons toutes et tous des images vives, indélébiles et traumatisantes. L’humour enfin.

L’inénarrable humour noir des terres meurtries, avec une scène savoureusement grinçante où l’on retrouve Samir El Hakim en policier débonnaire et sans pitié. Avec surtout ce personnage féminin campée avec douceur et délicatesse par la trop rare Meryem Medjkane qui prononce, l’air de rien, l’une des plus fortes répliques du film : “ennif ta3 chkoupi”. Satané orgueil qui nous a perdu et nous perdra peut-être encore, si nous ne faisons pas le travail de mémoire nécessaire sur cette période. Si nous ne libérons pas la parole de tous ceux qui ont été atteints dans leur chair et leur âme pendant cette guerre. Si nous retenons encore trop longtemps nos larmes que ce film cathartique, nécessaire et vital nous permet enfin de verser.