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01/10/2018 09h:30 CET | Actualisé 01/10/2018 09h:30 CET

Ce n’est pas seulement Tara Fares qu’on a tué ce sont toutes les femmes arabes qu’on a assassiné

C’est parce qu’elle a osé vivre et osé être que Tara a été physiquement éliminée.

Youtube/Tara Fares

Elle a été tuée par trois balles, tirées à bout portant, deux dans la tête et une en pleine poitrine, pendant qu’elle conduisait sa Porsche. Tara Fares a été ravie aux siens et à la vie. Son seul crime c’est d’avoir voulu croquer la vie à pleines dents.

Quoi d’anormal, diriez-vous, d’aimer la vie quand on est à la fleur de l’âge, elle n’avait que vingt deux ans. Quoi d’anormal de s’éclater quand on est belle et fière de l’être. Tara célébrait la vie à tout instant. À sa manière. Elle était mannequin, élue Miss Irak en 2014. Mais pas seulement, elle était aussi bloggeuse. Elle donnait libre cours à sa façon de voir le monde, de voir la vie.

Très active sur les réseaux sociaux, elle postait, sur Instagram, pour ses 2,7 millions d’abonnés, des centaines de photos ou elle exhibait sa chevelure tantôt blonde, tantôt rousse, tantôt brune, mais aussi ses tatouages, ses manucures et ses tenues exubérantes. C’était sa façon à elle d’entonner un hymne à la vie, à l’amour et à l’espoir dans un univers de moribonds qu’est devenu son pays l’Irak où la mort et sa culture imprègnent le quotidien dans toutes ses articulations.

Tara Fares n’était pas si différente de toutes les filles de son âge un peu partout dans le monde. On se serait comporté de la même manière à Paris, à New York, à Tokyo, à Tunis ou à Rabat. Elle n’était ni licencieuse, ni impudique, ni indécente, ni transgressive, ni outrageuse, et encore mois obscène. Elle n’avait commis d’offense morale ni contre Dieu, ni contre les hommes. Elle était tout simplement grisée par la légèreté de sa jeunesse.

Pourquoi alors sa vie a été si abrégée? Parce que sa beauté faisait peur, parce que sa légèreté et sa liberté intimidaient. Parce qu’elle a refusé de se conformer à l’image classique de la féminité telle que perçue par nos sociétés arabes coincées entre traditions et modernité. Elle a été éliminée parce qu’elle a refusé d’être embastillée du cap au pied sous une étoffe noire, de dissimuler ses cheveux, son visage, son regard rieur et son sourire angélique, parce qu’elle a refusé de bruler l’encens et de répandre son odeur de mort, parce qu’elle a refusé tout simplement de s’être enterrée tout en étant vivante. 

Vivre et laisser mourir quand on est femme arabe relève, à quelques exceptions prés, de l’impossible. Considérées comme subversives de l’ordre moral, les femmes dans nos sociétés sont synonymes de souillure et de crasse abjecte. C’est pour cela qu’elles ont toujours été bâillonnées et soumises à la volonté qui d’un père, qui d’un frère, qui d’un cousin ou qui d’un mari. Elles ne disposent de rien, même pas de leurs corps. Une conviction tellement ancrée au plus profond de leur être qu’elles ont fini non seulement par s’y complaire mais aussi par la défendre outre mesure. À telle enseigne qu’elles sont devenues, pour certaines, l’ennemie d’elles-mêmes. Psychologiquement castrées depuis l’enfance, elles se refusent de voler par leurs propres ailes. On les a vus à Tunis manifester contre le projet de réforme relatif à l’égalité dans l’héritage entre les hommes et les femmes, contenu dans le rapport de la Colibe. On les a entendues groggy à l’Assemblée des Représentants du Peuple défendre bec et ongles leur droit d’être complémentaires aux hommes. Donc moindres. 

Enfin, c’est parce qu’elle a osé vivre et osé être que Tara a été physiquement éliminée. Elle a été ravie à la vie comme d’autres ont été tuées, violées, exploitées, surexploitées, maltraitées, soumises, vendues, rackettées, rabaissées de Rabat, à Bassora, en passant par Tunis, Tripoli ou le Caire.

Tara a été tuée comme Khadija Okkarou a été violée et torturée il y a quelques mois au Maroc par un groupe d’inconnus. Tara a été tuée comme Meriem Ben Mohamed violée par trois policiers à Tunis en 2012, Tara a été tuée comme Shaimaa al-Sabbagh, l’activiste égyptienne, tuée par la police en 2015, comme Israa al-Ghomgham, défenseure des droits humains saoudienne, qui risque d’être décapitée dans les jours ou les mois à venir.

Tara Fares a été sauvagement assassinée par ce que la femme dans notre monde arabe n’a jamais été et ne sera jamais l’avenir de l’Homme, comme l’avait si fièrement déclaré Louis Aragon et comme l’avait si bien chanté Jean Ferrat.

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