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30/07/2018 16h:13 CET | Actualisé 30/07/2018 16h:16 CET

Ce Maroc que l’on refuse de voir

"Partant de revendications diverses, les mouvements de contestation concordent vers un même objectif: une demande extrêmement forte de justice sociale"

DZarzycka via Getty Images
En novembre 2016, de jeunes filles portent l'eau d'une source à leur village, Tnerhourhine, près d'Imlil dans l'Atlas.

À l’heure où la saison touristique bat son plein au Maroc, avec ses festivals culturels internationaux aux invités prestigieux, ses séminaires pour cadres supérieurs dans le quartier des affaires de Casablanca, et ses touristes européens bronzant sur les côtes ou vagabondant dans les médinas, il existe un Maroc que personne ne veut voir. Mais qui valide à merveille la formule “terre de contrastes” vantée par la communication touristique.

Il s’agit de ce Maroc qui condamne quatre activistes à 20 ans de prison ferme pour “complot visant à porter atteinte à la sécurité de l’État”, alors même qu’ils manifestaient pacifiquement dans la région du Rif. Il s’agit du Maroc abandonné des politiques publiques, du Maroc des exclus, celui qui n’apparaîtra jamais sur les brochures touristiques ou commerciales. Le “contraste” est ici saisissant.

Aujourd’hui, un certain Maroc se bat pour la réalisation de ses droits humains fondamentaux: le droit à l’éducation, à la santé, à un emploi, à disposer de ses ressources environnementales. Il demande l’accès aux services publics les plus élémentaires et la mise en place de véritables politiques de désenclavement. Mais ces mouvements sociaux, fruits de la négligence et du mépris des autorités centrales à l’encontre de régions défavorisées, sont aujourd’hui réprimés. C’est la hogra, un terme désignant à la fois le mépris et l’injustice, utilisé par les activistes pour dénoncer l’attitude du pouvoir central envers leurs régions.

D’après les dernières statistiques, près de 19% de la population rurale marocaine, qui dépend largement de l’agriculture, vit encore dans la pauvreté. Le taux d’analphabétisme est de 41,9% pour la population féminine rurale en 2014. Le taux de scolarisation des filles y est seulement de 57.8%. Et la pauvreté concerne presque 20% des enfants au Maroc, encore une fois avec un net désavantage pour les enfants des milieux ruraux.

Dans le Rif, cela fait plus de dix-huit mois que le mouvement du Hirak réclame des droits économiques et sociaux, et se révolte contre les privations et la négligence dont sont victimes les habitants de cette région du nord du Maroc depuis le règne du roi Hassan II. C’est la mort tragique du jeune vendeur de poisson Mohcine Fekri qui avait mis le feu aux poudres en octobre 2016.

À Zagora, c’est un autre foyer de contestation qui s’est lancé en octobre 2017 pour le droit à l’eau dans cette région aride du sud du Maroc, où les habitants vivent des coupures d’eau incessantes. Cette pénurie est due au fait que les gros exploitants agricoles monopolisent les ressources en eau. Les manifestants qui se sont soulevés en octobre 2017 ont eux aussi reçu comme réponse l’usage de la force et des arrestations massives.

À Jerada, dans le nord est du Maroc, le décès en décembre 2017 de deux frères dans une mine de charbon, principale activité économique de cette ville frontalière de l’Algérie, a contribué à lancer un mouvement de protestation demandant une réelle alternative économique et de développement pour la région. Le 3 juin, ce sont deux personnes de plus qui sont mortes dans une mine. Les manifestations qui ont suivi cet énième décès ont été réprimées par la police, à tel point qu’un manifestant grièvement blessé n’est pas sûr de pouvoir remarcher un jour.

Après un temps d’hésitation, et l’annonce de mesures perçues comme cosmétiques. le pouvoir a opté pour une politique de répression implacable: arrestations massives et brutales, détentions prolongées et arbitraires, y compris de mineurs, et peines de prison démesurées. La série de condamnations extrêmement sévères - jusqu’à vingt années de prison - prononcées récemment sonne comme un cinglant retour aux années de plomb.

La détention de nombreux manifestants et défenseurs des droits humains conduit à recentrer les demandes sur la libération des prisonniers, déviant des revendications portées par les mouvements sociaux.

Bien que souffrant de l’incarcération de la plupart de leurs leaders, tous ces mouvements ne se sont pas pour autant arrêtés. Partant de revendications diverses, ils concordent vers un même objectif: une demande extrêmement forte de justice sociale. Cette demande résonne aux quatre coins du pays. Le départ de nombreux jeunes qui s’embarquent sur des bateaux de fortune pour tenter de rejoindre l’Europe ne fait que confirmer leur manque de perspectives et sensation d’étouffement. La société civile et les courageuses ONG locales qui continuent d’y travailler, n’arrivent aucunement à jouer un rôle de contre-pouvoir et sont tout autant victimes de cette répression. À travers de graves entraves à leurs libertés d’association, de réunion, de rassemblement, de manifestation pacifique et d’expression.

Mais aujourd’hui, la réponse des autorités marocaines ressemble à celle déployée pendant les années de plomb. Et si le Makhzen peut se permettre un tel mépris pour sa population, c’est parce que la communauté internationale n’en dit mot.

Les condamnations extrêmement féroces ciblant les activistes du Rif devraient pourtant constituer une ligne rouge.

Alors que la communauté internationale reste largement silencieuse, les vacanciers débarqués par charters entiers n’iront probablement bronzer ni à Jerada, ni à Al Hoceïma cet été. Pourtant, il est temps que les revendications du “Maroc oublié” soient enfin entendues, ses militants et porte-paroles libérés, et que cesse une humiliation qui pourrait se révéler à terme explosive.