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22/01/2019 17h:44 CET | Actualisé 22/01/2019 17h:44 CET

Casbah: pour une "présomption de compétence"

Reuters

Ça y est enfin et c’est la divine surprise dont tout un chacun devrait se réjouir avec une immense attente et une curiosité passionnée pour ce que le commun des mortels n’est pas en état d’imaginer : la Casbah d’Alger va entrer dans le renouveau qu’on espérait depuis des décennies, au service duquel il y a aura l’un des plus grands architectes internationaux. Le moins qu’on puisse dire est que ce dernier a fait ses preuves, et qu’il s’agit de constats bien visibles, non d’une confiance aveugle dont il bénéficierait sur son seul nom.

Sitôt l’indépendance acquise et sitôt fait le constat des dégâts à réparer dans l’urgence, nombre de gens hélas bien avertis ont commencé à réclamer une sauvegarde de la Casbah. Depuis une bonne cinquantaine d’années, la nécessité de celle-ci n’a cessé de s’aggraver, à cause de la surpopulation d’Alger et en vertu d’un fait bien connu : plus un lieu est dégradé, plus cette dégradation s’accélère, tant il est vrai que la vie y devient de plus en plus difficile pour ses habitants dont le besoin immédiat est de survivre plutôt que de tenter de préserver ce qui éventuellement pourrait encore l’être.

On est allé jusqu’à dire que la casbah avait plus souffert pendant les cinquante années qui ont suivi l’indépendance qu’elle ne l’avait fait à l’époque coloniale—mais il est bien difficile de quantifier des dégâts de nature très diverse et encore plus difficile sans doute de savoir ce qui peut ou non être sauvé.

Et voilà que soudain, on nous annonce, comme un fait désormais acquis,  la signature du projet tant attendu. Croyez-vous que tout le monde (ou presque) est content et s’en réjouit ? Eh ! bien, pas du tout et ce sont au contraire des critiques qui fusent de tout côté. A croire qu’on s’était habitué à une Casbah en ruine et que comme tout changement, celui qu’on nous annonce dérange la tendance naturelle à l’inertie. C’est trop beau pour y croire, pensent sans doute certains, alors méfions-nous ; il existe un vieil adage un peu oublié  pour dire qu’on se plaint alors qu’on devait se féliciter : “la mariée est trop belle”. Ceci étant dit, on trouve des arguments pour le démontrer !

Malheureusement, il apparaît vite que ces arguments ne tiennent pas et que certains sont même franchement déplaisants lorsqu’on les regarde d’un peu près. Que Jean Nouvel— puisque c’est lui qui correspondrait à la “mariée” de l’adage— ait connu au cours de sa carrière un succès sidérant, a de quoi susciter bien des jalousies : ce n’est pas pour rien que selon la tradition chrétienne la jalousie fait partie des péchés capitaux, elle est mortifère, celui qui l‘éprouve détruit et s’auto-détruit.

Mais ce ne sont là que banalités. Plus grave est l’idée qu’un grand architecte, parce que d’origine française, ne pourrait apprécier et respecter la valeur symbolique de la Casbah. Ce soupçon va à l’encontre des faits, c‘est-à-dire de ce qu’est devenue l’architecture, le grand art du 20e siècle, depuis des décennies ; tous les grands architectes travaillent dans le monde entier et personne ne songe à les récuser en prenant prétexte du lieu où ils sont nés.

Mais il est vrai qu’il a fallu parfois du courage, un courage politique au sens noble du mot, pour parvenir à les imposer. On pense évidemment au Président Mitterrand tenant bon contre vents et marées contre les détracteurs innombrables et véhéments de la fameuse pyramide du Louvre, conçue et réalisée par l’architecte américano-chinois Pei (né à Canton, de nationalité américaine).

Ce n’est pas ici le lieu d’analyser l’intelligence et la beauté de cette réalisation désormais reconnue dans le  monde entier depuis son inauguration en 1988. Mais plutôt de rappeler, pour entrer dans les débats actuels sur la “revitalisation” de la Casbah, quelques-unes des condamnations menées contre l’œuvre de Pei avec des accents nationalistes, un adversaire du projet écrivant même ”être surpris que l’on puisse aller à la recherche d’un architecte chinois en Amérique pour traiter le cœur historique de la capitale de la France” !

De la même façon, il apparaît que l’origine irakienne de la grande architecte Zaha Hadid (née à Bagdad et morte prématurément à Miami), ne l’a pas empêchée d’être sollicitée pour construire des bâtiments qui ont acquis aujourd’hui la célébrité en Autriche, à Séoul, Pékin et autres lieux dont la signification symbolique ne lui avait sans doute pas échappé.

Finalement, ce qu’on appelle le grand public, en avance sur certains spécialistes, semble tout à fait prêt à accepter que l’architecture soit internationale, et la frilosité qu’on peut opposer à ce constat est de toute manière rétrograde par rapport à la réalité. S’agissant de l’Algérie, on ne peut manquer de remarquer  le paradoxe qui vient de ce que d’une part, on a souvent reproché aux dirigeants de ce pays un excès de nationalisme entraînant enfermement et repli sur soi ; mais que d’autre part, on critique ces mêmes dirigeants lorsqu’il font preuve d’audace et d’ouverture dans leur choix.

N’oublions pas que s’agissant de ce projet Casbah, toutes les instances compétentes du gouvernement algérien en ont l’initiative, qu’il s’agisse du ministre de la Culture, du Wali d’Alger et autres personnalités politiques qui cautionnent le projet. Celles-ci ne seraient-elles pas capables de lui apporter la garantie toujours requise d’algérianité ? C’est exactement leur rôle et elles le remplissent.

On voit mal ce que viennent faire dans cette histoire des épisodes de politique politicienne on ne peut plus franco-français, comme l’opposition tout à fait légitime du parti communiste français à la présidente de la région Ile-de-France : au sens propre du mot, ce débat est déplacé !

Nous sommes à la veille d’une aventure qui ne peut que susciter la curiosité et l’intérêt. Quelle chance ! Réjouissons-nous. La critique viendra en son temps si elle est fondée mais en attendant, il y a une présomption de compétence, comme on dit présomption d’innocence, et il faut la respecter.