MAROC
18/07/2019 17h:05 CET

Casablanca retrouve de nouvelles couleurs avec la sixième édition de Sbagha Bagha (REPORTAGE)

Rencontre avec les têtes d'affiche de l'édition 2019 du festival de street-art casablancais.

Hamza Nuino

STREET ART - Résidence Andaloussia, à Casablanca. Le mur, encore blanc la veille, est recouvert des premiers traits de ce qui sera dans quelques jours l’une des quatre fresques majeures du festival Sbagha Bagha. En haut de son élévateur, un homme, secret, dont on ne connait que les quatre lettres du pseudo, “NDZW”. Masque vissé sur la bouche, l’artiste s’affaire. Il faut dire que le temps presse: les artistes n’ont que cinq jours pour finir leurs oeuvres.

“En venant ici, je ne savais pas à quoi m’attendre”, raconte l’artiste polonais au HuffPost Maroc. “Je n’ai jamais visité le Maroc, je n’avais aucune idée de comment était perçu le street-art dans le pays. Et je dois dire que je suis agréablement surpris: les gens passent, discutent, me disent ce qu’ils pensent de mon travail, partagent des anecdotes autour de la peinture avec moi. La démarche est déjà collective, avant même que l’oeuvre ne soit terminée.”

Lui est rentré dans le monde de l’art de rue par la petite porte: celle des comics amateurs. Un jour, il commence à peindre un mur, chez des amis, “pour le kiff”. Le résultat surprend. Son nom circule. D’un simple mur, il se retrouve rapidement à enchaîner les commandes, et se retrouve catapulté, des années plus tard, parmi les grands noms du street art. 

Hamza Nuino

Comment définir son art? Lui vous dira qu’il est profondément marqué par les comics, la pop culture et la vague punk-rock venue de l’ouest. D’autres diront qu’il est très marqué par l’imagerie soviétique. Mais cet enfant des années 80, qui a connu la Pologne et le régime communiste, se veut moins catégorique. “Si mes jeunes années m’influencent dans l’art, c’est inconsciemment. Je pense que le rendu final est à la croisée de ces différents mondes.”

Et lorsqu’on lui demande s’il cherche à faire passer un message à travers ses peintures, il répond qu’il n’est pas là pour dire aux gens ce qu’ils doivent penser. “Mon art est un résumé de mes expériences et de mon ressenti personnel. Je préfère que les gens se fassent leur propre opinion sur mon travail. Si je voulais faire passer un message, j’imprimerais des slogans sur un t-shirt ou j’écrirais un bouquin. Je ne suis pas là pour ça. Je préfère que les gens s’approprient ma peinture et l’interprètent à leur façon.”

De l’autre côté de Casablanca, Place de la Victoire, on rencontre Millo. Lui n’en est plus à sa première fois au Maroc. L’artiste italien avait déjà peint un mur, près de la médina de la Ville blanche, en 2015. L’an dernier, l’oeuvre a été effacée, déclenchant un tollé du côté du public. Mais pour lui, “ça fait partie du jeu”: “Quand je suis venu la première fois, je savais que d’ici deux ans la peinture aurait sûrement disparu. C’est normal quand on peint dans la rue, le temps fait son affaire.” Et en bientôt dix ans de carrière, Millo a posé sa marque un peu partout. De l’Italie à la Thaïlande, de l’Angleterre à l’Espagne, on retrouve ses gigantesques fresques, dont le style rappelle vaguement celui du mangaka Yoshihiro Tatsumi.

Hamza Nuino

Tout a commencé en 2000, quand j’ai découvert les travaux de Banksy” explique-t-il. “Avec des potes on a commencé à s’y mettre aussi, à vouloir proposer quelque chose de vraiment artistique. C’était juste un hobby, puis j’ai commencé à travailler sur mon art, à le penser différemment, à m’y impliquer vraiment en 2010.”

Son attachement au street-art, il le doit à son public: “Ce qui m’a séduit dans le street art, c’est qu’on s’adresse à un public qui est celui de la rue. Ça transcende toutes les limites de l’art en général: on s’adresse à tout le monde, quelle que soit la classe sociale et l’âge des gens. Avec mes peintures, je peux parler directement à tout le monde, aux riches comme aux pauvres, aux vieux comme aux gamins, en leur apportant de l’art sous leurs yeux, loin des musées et des galeries. Du reste, certains ne remarqueront pas mon travail, d’autres vont être séduits, d’autres seront émus, d’autres encore vont s’en foutre. L’idée, c’est que ce ressenti évolue aussi selon l’âge des gens. Imaginez-vous grandir dans un quartier où la fresque a toujours été là. En grandissant vous commencerez à la regarder différemment, à voir de nouveaux détails, et votre ressenti vis-à-vis de l’oeuvre évoluera en même temps que vous.” 

En peignant sur les murs des personnages aux dimensions gigantesques prisonniers des grandes villes où personne ne vit la joie, Millo cherche à redonner sa place à l’humain dans un espace urbain où tout s’agrandit si vite “qu’il en devient difficile d’y trouver sa place”. 

Comme Millo, Majid cherche lui aussi à faire passer un message à travers ses oeuvres. On le rencontre, en face du stade Mohammed V, où il peint ce qu’on devine déjà être une myriade de portraits féminins.

Hamza Nuino

Il est le seul Marocain des quatre artistes en tête d’affiche du festival de cette année. Pour lui, participer à Sbagha Bagha “est une grande chance”. Tombé petit dans le dessin et l’univers du hip-hop, celui qui griffonnait ses feuilles “avec les moyens du bord” peint aujourd’hui des murs avec l’idée de rendre hommage aux hommes et femmes de tous les jours. Avant, il confie avoir peint des portraits de rappeurs américains, Notorious B.I.G en tête. “Mais ça ne me correspondait pas” explique-t-il. “En vivant au Maroc, je me suis rendu compte que je voulais faire des portraits de gens que je croisais, des enfants, des vieux, que ce soit pour faire porter des messages ou pour rendre hommage à une partie du peuple. Là j’ai voulu représenter une femme berbère, en hommage à mes origines. Au Maroc, les droits des femmes progressent, même si beaucoup reste à faire. Je veux honorer ces femmes et leur place à travers ma peinture, pour leur dire merci et les encourager.”

Rue Taounate, Deih grille une cigarette. Accoudé à la barrière, l’air satisfait, il observe sa fresque, à la recherche des derniers détails à régler. En 2015, comme Millo, l’artiste espgnol était déjà venu au Maroc, du côté de Rabat. Alors être de retour dans le royaume, c’est l’occasion pour lui de retrouver des “potes” et de faire connaître son art aux Casablancais. 

“Le street-art me donne l’opportunité de concilier les deux choses que j’aime le plus dans la vie: la rue et la peinture” raconte-t-il. “Quand on peint dans son studio, on est seul, face à notre toile. Dans la rue, les gens interagissent avec nous, nous interpellent, on est en ‘communion’ avec le lieu, avec la ville et ses habitants.” Ses inspirations? La science-fiction, les sciences, et la philosophie. En résulte une imagerie “cyberpunk”, tout droit sortie des romans de William Gibson. 

Martin Gausseran

“Je cherche à créer des métaphores, des symboles, qui évoquent le dépassement de moi, le but que tout un chacun poursuit. Je veux attirer l’attention des gens sur ce qui leur manque, ce qui les définit, et les pousse à avancer. Pour ce qui est de l’interprétation de mon art, tout est une question de ressenti personnel. En peignant comme ça sur la façade d’un immeuble, l’oeuvre appartient à tout le monde. J’ai moi-même mon ressenti vis-à-vis de ce que je fais, et c’est aussi le cas pour le public.”

Le street-art s’expose

Loin des rues, le street-art profite aussi de cette 6e édition de Sbagha Bagha pour s’exporter dans les salles d’exposition de la Villa des Arts de Casablanca. Sur deux étages sont ainsi exposés les travaux de Mehdi Zemouri et Antonio Marest. L’exposition, visible jusqu’au 25 août, vise à faire se rencontrer l’art contemporain et le street art. Une façon de toucher un autre public.