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18/08/2018 09h:34 CET | Actualisé 18/08/2018 09h:34 CET

Casablanca, ou la déchetterie à ciel ouvert

"Casablanca, c’est un puits d’incivilité dont personne n’aperçoit le fond."

ullstein bild via Getty Images

“C’est un trou de verdure où chantent des mendiants;

Accrochant follement aux ailes des cafards

De bronze; où le sable, de son œil larmoyant,

Pleure: assourdi par l’insolent boulevard”

Ainsi le Rimbaud casablancais des temps modernes aurait-il pu débuter son “dormeur du val” contemporain. En 2016, le site Américain Numbeo classait Casablanca au sixième rang des villes les plus polluées au monde dans son “Global Pollution Index”, avec un indice de pollution avoisinant les 95%. Plus récemment, en août 2018, The Economist classait Casablanca dans le top 25 des pires villes dans le monde en termes de qualité de vie.

C’est une décharge à ciel ouvert qui nous contemple. Un nuage cancéreux qui doucement ravage les poumons de nos enfants et qui, bien souvent, incite leurs parents à s’exiler vers de plus vertes contrées. La mer, jadis d’un bleu azuré, vomit ses déchets sur son sable mourant.

Embouteillages, klaxons, mégots, déchets, fumée, plastiques; problèmes respiratoires, maladies cardio-vasculaires, plages souillées, et j’en passe; comment inciter nos enfants à rester, à contribuer au développement de ce pays, si ce pays ne ressemble désormais plus à rien sinon à une immense déchetterie?

Casablanca, c’est un puits d’incivilité dont personne n’aperçoit le fond. Plages paradisiaques et amas de détritus se côtoient dans une insupportable indifférence, à mesure que le temps passe et que les flots bercent cette ville blanche, qui, progressivement, vire vers un gris aussi terne qu’insouciant.

Et comment jeter sa canette de Mirinda pomme, ou même son délicieux Merendina, s’il n’y a de poubelle aux alentours? Comment, et surtout pourquoi donc, installer des poubelles si l’on sait pertinemment que celles-ci seront volées à peine installées?

Aussi, comment parler de tri sélectif alors que le tiers de la population est analphabète? Comment intéresser les jeunes aux problématiques liées à la pollution alors que les âmes mêmes sont polluées par un épais brouillard, et que l’avenir demeure incertain? Comment réduire la pollution automobile alors que nulle autre alternative, sinon des transports en commun aussi dangereux que délabrés, n’est proposée? Comment, enfin, empêcher les jeunes de dégainer leurs bouteilles en plastique alors que des sabres sont dégainés dans certains quartiers?

Au Maroc, l’environnement, on s’en fout. Royalement. Personne ne s’en soucie, personne ne le voit dépérir: cocasse, pour un pays qui accueillait la COP 22 il y a de cela quelques années. On klaxonne, on rote, on jette, on siffle et on agresse, on atteint des sommets dans le manque de civisme et d’éducation.

“Tant de fois j’ai senti la nature réclamer de moi un geste, et je n’ai pas su lequel lui donner”(1). Les derniers lopins de plage sont désormais la propriété exclusive d’une poignée de privilégiés. C’est un patrimoine tout entier qui, doucement s’efface, chaque fois qu’une bouteille est lancée. Une poignée de bouteilles sont jetées à la mer, des bouteilles qui réclament une nature harmonieuse; mais bien souvent, les profondeurs abyssales d’un océan d’indifférence les engloutissent.

Le chemin qui reste à parcourir se dresse sur un sentier dont personne n’aperçoit le bout. La déliquescence est en marche: qui donc l’arrêtera? Qui s’enquerra de la qualité de nos eaux, de la pureté de notre air, de la beauté de nos paysages? Qui redonnera à Casablanca son charme d’antan? La question est posée, et des voix s’élèvent; mais nul, sinon écho, ne répond à leur cri.

“Proposer un système de vélos en libre-service? Allons bon, on les volerait! Empêcher certaines voitures de circuler? Limiter la vitesse sur les routes? Et puis quoi encore! Que me dites-vous là? Proposer une gratuité des transports en commun lors des pics extrêmes de pollution? Sensibiliser les jeunes au tri sélectif dès l’école primaire? Pénaliser ceux qui jettent leurs mégots de cigarette? Allons, soyez réaliste! Ce serait l’émeute! On n’est pas en France, ici!”.

Oui, nous ne sommes pas en France. Nous sommes au Maroc. Ce beau Maroc chargé d’histoire et de paysages dignes des plus belles cartes postales, ce Maroc qui, au grand dam des sages, ne ressemble en rien à celui que connurent nos parents. Et ce beau Maroc mérité d’être préservé. L’air que respireront nos enfants mérite d’être pur, aussi pur que le cœur de ceux qui, naguère, firent du Maroc ce qu’il est aujourd’hui, n’en déplaise à certains: un pays sublime, sur lequel ses habitants crachent sans vergogne aucune. Et il est grand temps que ça change.

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(1)André Gide, Les nourritures terrestres