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04/04/2019 15h:21 CET | Actualisé 04/04/2019 15h:21 CET

Carburant : La goutte de trop

Faire table rase du passé pour avancer vers l’avenir ?  À condition bien sûr de faire rendre gorge à ceux qui l’ont confisqué, et de savoir où on va ; sans quoi aucun sacrifice ne serait justifiable ni possible

Zohra Bensemra / Reuters

En Tunisie, il semble que les animaux soient aussi sensibles à la crise que les humains. Un chien Pitbull s’est récemment introduit dans une école, semant la terreur, et s’attaquant à plusieurs enfants, avant d’en être chassé par quelques adultes courageux  présents sur les lieux.

Il paraîtrait qu’il se serait évadé de l’une des maisons contiguës à l’école. Le fait que des personnes éprouvent le besoin d’élever ce genre d’animaux, sans prendre les précautions nécessaires pour assurer la sécurité de leur environnement, est très symptomatique autant d’ un besoin de sécurité, que de celui que l’on dénie aux autres.

On ignore toujours par ailleurs par quelle brèche le chien a pu accéder à l’établissement, mais il s’agit là du premier incident du genre jamais signalé, même si les attaques d’humains par des membres de la gente canine ne soient pas si rares.

Mais les humains ne sont pas en reste. Dans le contexte de stagflation dont le pays n’émerge toujours pas,  les gens conduisent encore plus mal que d’habitude, les routes deviennent dangereuses, les accidents de la voie publique se multiplient, on ne compte plus les situations à risque provoquées par des automobilistes saisis d’une véritable frénésie criminelle.

Après les stades de football , on a comme  l’impression que la voie publique devienne désormais l’exutoire à un trop plein de frustration frisant le règlement de comptes .

La circulation automobile reflète un peu la situation réelle du pays , où le respect du code de la route donne une idée assez exacte de celui des lois, y compris  par l’autorité.

Que l’autorité respecte les lois, ou plus encore, les fasse respecter, sur les routes ou en dehors, il faudrait encore s’en convaincre, et cela paraît assez difficile au vu des vidéos des “incidents” qui, dimanche dernier, ont émaillé le meeting de Mme Abir Moussi, la présidente du Parti Destourien Libre , à Sidi Bouzid, et plus encore, après certaines déclarations émanant de représentants de l’autorité publique, et les mesures prises par eux , c’est-à-dire justement l’absence de mesures.

Un officier de la garde nationale a nié que Mme Moussi eût été victime de quoi que ce soit. On admettrait sans peine que, ainsi que l’a déclaré le représentant du parquet, en l’absence  de plainte, aucune information judiciaire n’eût été ouverte, pour peu que le pays ne fût pas en état de siège, qu’il n’y eût pas eu de blessés, de jets de pierres, de regroupement d’individus brandissant des armes blanches sur la voie publique, de menaces, et surtout le précédent Lotfi Nagdh qui s’était soldé par une mort toujours aussi controversée.

Apparemment les échecs dramatiques du maintien de l’ordre ne sont pas érigés en cas d’école à éviter, pas plus d’ailleurs que ne l’avaient été dans les hôpitaux les remises des corps des nouveaux nés décédés à leurs familles, dans des cartons de marchandises, depuis l’affaire du prématuré de Sousse, à qui elle avait conféré une dimension encore plus dramatique et évitable .

On en a pris la juste mesure lors de l’affaire des décès de la maternité Wassila Bourguiba , lorsque de nouveau, il a été fait usage des mêmes cartons et pour les mêmes -mauvaises- raisons.

Le Président de la commission d’enquête , le Professeur Douagi,  avait pourtant promis  de faire, le 27 Mars, toute la lumière sur les circonstances exactes des décès, mais une fois encore, la date butoir est passée , et  la promesse , sans doute jugée en haut lieu politiquement trop coûteuse, n’a pas été tenue.

Il faut dire qu’entre-temps, la fièvre médiatique était retombée, que des mesures en faveur de l’hôpital public avaient été annoncées, mais qu’on s’était abstenu d’expliquer d’une manière convaincante à l’opinion publique pourquoi le contribuable devait payer un supplément  de 1%  sur son chiffre d’affaires global, en faveur des hôpitaux publics , alors que depuis plus de 50 ans, on avait consacré en pure perte, les faits le prouvent, en moyenne 8 % du budget de l’Etat à la Santé Publique.

C’est en principe le rôle des Députés de discuter du budget de l’Etat et de la loi des finances, mais le parti de la piété et ceux de l’impiété, qui en constituent la majorité parlementaire, étaient encore une fois unis pour demander au citoyen ordinaire, un effort financier supplémentaire, pour résoudre une crise à laquelle il n’avait nullement contribué, résultant de choix politiques déterminés, dont les bénéficiaires ont été en premier lieu, certains médecins de la fonction publique et certaines sociétés de fournitures de matériel et de médicaments.

Il faut donc admettre les faits, si les sondages sur les intentions de vote pour les présidentielles s’avéraient exacts, éventualité qui reste bien sûr à démontrer, ceci ne traduirait, étant données les circonstances, que la désaffection massive de la population envers les représentants de la classe politique.

Mais on n’en est pas encore là. Et fort opportunément, la dernière hausse des prix des carburants, a totalement relégué  les problèmes de l’hôpital public, au rang de préoccupation de second ordre dans l’inconscient des citoyens. Ce qui est nouveau dans cette hausse, désormais appliquée par tradition dans la nuit du samedi au dimanche, c’est que pour la première fois, des citoyens ont coupé les routes pour marquer leur mécontentement, face à ce qu’ils considèrent comme une hausse injustifiée et injustifiable.

Le gouvernement a dû s’expliquer, et naturellement, une fois encore, il n’a pas convaincu, non pas parce que ses arguments ne manquent pas de bon sens, mais parce qu’il a perdu l’habitude de cultiver la confiance dont le peuple lui soit normalement redevable.

La classe politique actuelle est en train de découvrir à ses dépens que la légitimité électorale ne constitue pas un blanc seing  pour décider et faire tout ce que bon semble. Il faut encore argumenter, convaincre, négocier. Cette fois ci, il fallait convaincre de la nécessité de la hausse alors que le cours mondial du pétrole est stable, que le  dinar  marque un ralentissement peut être éphémère dans sa course vers l’abîme, et que les hausses des taux d’intérêts bancaires laissaient enfin augurer d’une politique financière efficace contre l’inflation.

Et les explications ont tourné autour de trois thèmes, à savoir le réajustement périodique des prix conformément à  la loi des finances, la situation financière de la SNIP, et les contraintes budgétaires imprévues, autrement dit les hausses de salaires de la fonction publique et les dépenses imposées par la situation devenue dramatiquement intenable dans les hôpitaux publics.

Le Chef du Gouvernement, dont les ambitions présidentielles ne sont plus un secret pour personne, y a ajouté sa touche sentimentale, en confiant que ces mesures n’avaient pas été prises de gaieté de cœur, mais ses détracteurs du syndicat et du Front Populaire l’ont accusé de s’être soumis au diktat du FMI , en  tentant de reprendre d’une main ce qu’il avait accordé de l’autre.

Que la politique financière du gouvernement réponde ou non  à des nécessités  politiques ou électorales n’est pourtant que l’aspect apparent du problème ; le fond , proprement financier, en demeure son incapacité à soutenir la monnaie nationale, peut être parce que cela est du ressort de la banque centrale,  et surtout, de maîtriser l’inflation.

Or s’il est un domaine qui se répercute inévitablement sur toute l’activité économique du pays, c’est bien celui de l’énergie. Et les nouvelles hausses des  prix des hydrocarbures prouvent que le gouvernement actuel ne possède pas de plan pour lutter efficacement contre l’inflation. Et on s’aperçoit que depuis 8 ans rien n’a été fait pour encourager la production dans le pays des énergies renouvelable, ou pour trouver des solutions au déficit en eau douce qui menace le pays.

L’énergie photovoltaïque est toujours aussi coûteuse, et l’usage  de la captation d’eau douce à partir de l’humidité de l’air, encore rudimentaire. Pourtant les principes de l’austérité sont invariables, diminuer les dépenses, et pas seulement publiques, jusqu’à ce que la production atteigne une situation compatible avec les dépenses, à partir de laquelle s’effectue la reprise grâce à un investissement adéquat.

Pour cela il faudrait au moins annoncer un plan pour sortir de la crise. C’est encore trop exiger du gouvernement en Tunisie, que de le faire. On en arrive ainsi au déficit de confiance qui est en fin de compte le problème principal du pays.

La population n’a plus confiance dans un  gouvernement  qui n’est représentatif que d’un marché passé entre deux hommes, de la rencontre de l’ hégémonie d’un parti politique sectaire, avec une instabilité parlementaire savamment entretenue, et des ambitions présidentielles.

Un gouvernement qui  par ailleurs depuis le départ de Ben Ali, n’inspire plus une confiance suffisante aux marchés internationaux, dont les notations nous cantonnent  dans la classe des pays à haut risque d’investissement.

Or la confiance se mérite, et si le gouvernement tunisien a pris l’habitude de ne pas l’inspirer à sa propre population, particulièrement en ayant pris l’habitude de s’abstenir de tenir ses engagements, il faut se demander comment il pourrait l’inspirer aux principaux bailleurs de fonds étrangers, ou à tous ceux qui voudraient bien investir dans un pays qu’ils considèrent à bien des égards et à juste titre, comme étant merveilleux, mais qui craignent de le faire. Il n’y a évidemment pas de formule magique pour s’en sortir, mais il faudrait déjà rétablir la confiance.

Pour cela, il faudrait soumettre le jeu parlementaire à des normes excluant les partis sectaires qui prétendent établir une société ne répondant pas à celles des droits humains universels.

Et il est d’autant plus urgent de le faire que  par le simple fait du jeu parlementaire, le pays a été affublé d’un véritable corset  constitutionnel qui l’empêche d’évoluer vers le modernisme, et dont la manifestation la plus dramatique se situe dans la dissymétrie flagrante entre les peines infligées dans les affaires de mœurs, comparativement à celles relevant du terrorisme, ou pis encore, de  la corruption.

On peut bien entendu exiger d’une population comme l’avait fait Churchill, du sang, de la sueur, et des larmes, le peuple anglais n’avait jamais douté que le tribut qu’il sacrifierait, serait employé à bon escient, mais cela ne peut être  le cas, quand le sentiment général face à l’impunité dont bénéficient les coupables, est que la malhonnêteté paie, particulièrement quand de nouvelles taxes prélevées sur la collectivité, prétendent colmater les brèches financières causées par ceux qui ont fait indûment fortune, et que la politique politicienne a placés au dessus de la Justice.

Comment un gouvernement peut il négocier en position de force lors des conflits sociaux , dans un contexte d’impunité, et d’irresponsabilité ?

Il est d’autant plus opportun de le signaler qu’en l’absence de Cour constitutionnelle, il y aurait beaucoup à gloser  sur la légalité des lois et des réglementations de tous poils, qui depuis 5 ans, sont votées par nos représentants élus, mus le plus souvent par des concepts fumeux tels que la stabilité  gouvernementale, qui ne cachent en réalité que leur ambition de durer  jusqu’au bout de leur mandat parlementaire, dans l’espoir d’en entamer un nouveau, et que n’émeut même pas l’échec patent du gouvernement sur toutes les questions cruciales engageant l’avenir du pays, en ayant fait du remboursement des dettes contractées auprès des bailleurs de fonds étrangers, non seulement son seul objectif, mais sa stratégie de survie.

Faire table rase du passé pour avancer vers l’avenir ?  À condition bien sûr de faire rendre gorge à ceux qui l’ont confisqué, et de savoir où on va ; sans quoi aucun sacrifice ne serait justifiable ni possible

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