MAROC
22/04/2019 17h:11 CET | Actualisé 22/04/2019 17h:49 CET

Caravane médicale: Sur la route de la solidarité à Kelâat M'Gouna (REPORTAGE)

Du 16 au 20 avril, une caravane médicale s'est arrêtée dans la province de Tinghir pour offrir des consultations gratuites aux habitants.

Réda Sentissi./Salut'R
Younes Aitamr, fils du président de l'association Salut'R avec les patients attendant leur tour pour bénéficier de l'opération.

SANTÉ - Les premières roses de l’année ont éclos à Kelâat M’Gouna, dans la province de Tinghir. Ce sont ces fleurs, à l’origine installées pour délimiter les exploitations, qui ont fait la renommée nationale et internationale de la ville. Les roses sont devenues un véritable levier économique dans la vallée, qui accueillera la 57ème édition du festival qui leur est dédié à partir du 25 avril. Cette dynamique pourrait laisser croire que tout est rose à Kelâat M’Gouna et sa région. Mais si les fleurs poussent, les infrastructures de base, elles, manquent. Pour se soigner, les habitants doivent parfois parcourir des kilomètres. Et laissent alors courir leurs maladies. Pour les aider, une association française, Salut’R, a lancé une caravane médicale en 2018. Objectif: soigner au mieux et gratuitement ceux qui n’en ont pas les moyens. Du 16 au 20 avril, elle est revenue à Kelâat M’Gouna. Loin des sentiers touristiques, le HuffPost Maroc a suivi la caravane pendant deux jours pour connaître la dure réalité du quotidien de ces habitants. Reportage.

Ce 16 avril au matin, dans un dispensaire situé à quelques kilomètres de la ville des roses, c’est l’euphorie. L’association Salut’R s’affaire à tout mettre en place pour accueillir les habitants qui viendront se faire soigner. Trois postes sont installés. Il y a une partie dépistage, avec Léa et Laetitia, deux infirmières françaises, aidées pour la traduction par un bénévole. A côté, s’installe le Docteur Samir Abou Hamed pour les consultations. Il était déjà présent lors de la première aventure et sera, cette année, accompagné d’une autre infirmière qui se chargera de la traduction dans cette région où le berbère est la langue principale.

Dans le troisième bureau du dispensaire, un médecin de l’hôpital de proximité vient donner un coup de main, aidé par une infirmière à la retraite. “Nous ne faisons aucune action curative, précise le président de l’association originaire de la région, Mohammed Aitamr. Par exemple, aucune opération n’est prévue car nous sommes dans une région isolée et je ne veux pas prendre la responsabilité d’opérer quelqu’un sans suivi. S’il y a des complications, ce n’est pas rendre service à la personne”. Dehors, une équipe d’ophtalmologues venue de Ouarzazate contrôle la vue des habitants. “On prend en charge les lunettes pour tous les enfants qui sont scolarisés dans les environs et nous avons négocié un tarif avantageux pour les autres”, précise le président. 

Camille Bigo/HuffPost Maroc
Des ophtalmologues sont venus de Ouarzazate. L'association a offert des lunettes à tous les enfants scolarisés dans la région qui en ont besoin.

Pour les aider, à la logistique, l’équivalent de la Croix Rouge s’installe sous la tente accolée au dispensaire. Elle s’est portée volontaire pour gérer le flux, donner l’ordre de passage. En ce premier jour, ils sont environ 500 à s’être déplacés pour l’inscription. À l’entrée du dispensaire, Younes, le fils du président, Aymane et Réda tiennent les registres et distribuent les ordonnances. Ils permettront d’établir un compte-rendu qui sera envoyé tous les jours à la délégation du ministère de la Santé, mais aussi aux donateurs, grâce à qui l’association a récolté 5.000 euros, des vêtements et des médicaments. “Si nous n’avons pas assez de médicaments, nous les achèterons après les consultations pour ceux qui ne peuvent pas se les payer. Ici, sortir 100 dirhams pour acheter des médicaments ce n’est pas possible pour certains. Nous allons également consacrer une demi-journée aux prises de sang. Les résultats seront connus dès le lendemain pour pouvoir leur donner le traitement adapté”, explique Mohammed Aitamr. 

Diabète, hypertension et douleurs articulaires

A 9 heures passées, tout est prêt. Dehors, il y a foule. Principalement des femmes, marquées par le tatouage traditionnel amazigh du menton aux lèvres. “J’ai remarqué qu’il y avait environ 80% de femmes, l’année dernière, souligne le président de l’association. C’est pareil cette année. Je pense que ce sont celles qui ont le moins de moyens pour se déplacer, qui prennent le plus sur elles quand elles sont malades”, ajoute-t-il.

Les premiers bénéficiaires peuvent passer le pas de la porte. Ils vont d’abord voir Léa et Laetitia pour se faire dépister, contrôler leur diabète ou la tension. Avant de débuter, les infirmières savent à quoi s’en tenir. “On a conscience de la pauvreté et des besoins de ces personnes. C’est pour cette raison qu’on a voulu venir. En France, on a la chance d’avoir tout ce qu’il faut dans les hôpitaux, d’avoir les soins gratuits. Nous avons un des meilleurs systèmes de santé au monde, si ce n’est le meilleur. C’était important d’aller aider, même à petite échelle, ceux qui ont d’autres besoins”.

Si aucune maladie n’est dépistée et que les patients ne se plaignent pas de douleurs, les bénéficiaires peuvent rentrer chez eux. Les autres sont redirigés vers de la consultation. La barrière de la langue est déjà un obstacle. Les habitants, qui ont mal parfois depuis des années, n’arrivent pas toujours à décrire leur douleur. “Les plaintes sont floues, souligne le Dr Samir Abou Hamed. C’est difficile de savoir ce qu’ils ont. Surtout quand ils ont mal depuis longtemps”. Le diagnostic est rendu plus compliqué, aussi, quand les patients ne connaissent pas leur âge. Et ils sont nombreux dans ce cas-là. Comme cette dame qui a fait 15 km de route pour venir consulter à cause de son mal de ventre, de dos et de tête. Elle pense avoir 55 ans, en paraît plus.

Réda Sentissi./Salut'R
Le Dr Samir Abou Hamed en consultation.

Un vieil homme entre dans le bureau. Il a mal à l’oeil. “Quelque chose lui est rentré dedans”, traduit l’infirmière. Mais il ne se rappelle pas ce qu’il lui est arrivé. Le médecin lui propose d’aller voir les ophtalmologues. Avant de partir, l’homme se plaint d’un mal au genou. “C’est peut-être une arthrose mais il est difficile de juger avec le peu d’éléments que nous avons”. À défaut d’être en mesure de proposer une radio au patient, ce dernier repartira au moins avec du paracétamol pour calmer la douleur. “On ne peut pas faire grand chose parfois mais les gens sont très reconnaissants quand même”, souligne le médecin. Leurs remerciements et leurs sourires en disent long. 

Plusieurs des femmes qui entrent dans le cabinet se plaignent de la même douleur. Elles ont mal aux articulations. “Elles sont nombreuses dans ce cas car ici, elles portent beaucoup de choses lourdes”, souligne le Dr Samir Abou Hamed. Nombreuses sont les femmes, aussi, qui ont du diabète et de l’hypertension. La majorité le sait déjà, mais Salut’R aura dépisté 126 nouveaux cas de diabète en 5 jours de caravane médicale. A la fin de la première journée, deux patientes ont une tension si élevée qu’il faut les amener aux urgences de l’hôpital de proximité. On les appelle. Entre temps, l’une des femmes est déjà partie. L’autre ne pourra pas s’y rendre, il n’y a pas de médecin pour l’accueillir. Il est à peine 15 heures passées.

Un désert de santé

L’hôpital de proximité a ouvert ses portes en 2016 à Kelâat M’Gouna pour 52 millions de dirhams. D’une capacité de 45 lits et bien équipé, il était censé combler le désert de santé de la région et ne plus obliger ses habitants à aller jusqu’à Ouarzazate pour avoir accès à ces services de base. Trois ans plus tard, la réalité est bien loin des objectifs fixés; 

Un gardien surveille les lieux aux portes de l’hôpital flambant neuf. Une fois la porte passée, on le croirait abandonné. Pas un bruit, pas une ombre ne traverse les couloirs. Finalement, un homme sort d’une pièce. Est-il médecin? “Je suis technicien en radiologie, dit-il. Il n’y a pas de médecins mais je peux appeler un administrateur pour vous renseigner”. L’un des médecins qui assure des gardes dans cet hôpital est en train de soigner les patients avec la caravane médicale. “Nous avons une radio dernier cri, l’infrastructure est bien, raconte-t-il. Mais nous n’avons pas de docteurs. Dernièrement, 4 médecins ont démissionné pour aller faire une spécialité. Les postes ont été ouverts pour les remplacer mais personne n’a postulé. Au total, nous n’avons que 5 médecins qui se partagent entre l’hôpital et les centres de santé”.  

Alors, les habitants prennent sur eux. “Ils ne vont pas à l’hôpital parce qu’ils risquent d’y aller sans trouver de médecins”, souligne le président de l’association. Comme Ismaïl. Ce jeune homme s’est rendu à la caravane médicale ce 17 avril. Il est venu d’une commune située à environ 4 kilomètres parce qu’il souffre d’épistaxis, un saignement de nez. “D’habitude, quand je suis malade, j’attends que ça passe. Je ne vais pas à l’hôpital. Aujourd’hui, je profite de la caravane pour me soigner. Je l’attends depuis longtemps”, nous dit-il. Touda, elle, attend depuis deux jours son passage en consultation. Elle est venue avec ses deux enfants de 6 et 8 ans. Pour leur faire contrôler la vue mais aussi pour une consultation chez le médecin. Elle a mal aux reins depuis un moment, mais ne s’est jamais rendue à l’hôpital. “Pour me soigner, on m’a conseillé de faire bouillir de l’eau, de la laisser refroidir, et de la boire”, explique-t-elle. Car, en général, elle se soigne et soigne ses enfants avec la médecine traditionnelle, des médicaments à base de plantes. “C’est une bonne chose que la caravane médicale vienne ici pour avoir un vrai traitement”, confie-t-elle. 

Comme Touda, ils sont nombreux à utiliser les moyens d’antan pour se soigner. Une bonne partie des enfants passés par le dispensaire en portent la trace. Sur le tempes, sur les genoux, des ronds qui ressemblent à des brûlures. “C’est une façon traditionnelle de se soigner par la brûlure”, souligne le docteur Samir Abou Hamed. Cette technique s’appelle le Kuwway. Ils utilisent, par exemple, “des tiges de fer de 20 cm de long environ que l’on passe à la flamme, des instruments en bois, cuillers, tiges (...)”, rapporte une thèse de Mohammed Meziane (2003), sur la médecine traditionnelle dans la région d’Oujda. L’objet chaud est ensuite apposé sur des parties du corps précises, selon la douleur. Autour du front pour des maux de tête, sur l’abdomen pour la jaunisse, ou encore autour de la fracture pour une fracture. Mais ces brûlures “s’infectent fréquemment”, souligne la thèse.

Camille Bigo/HuffPost Maroc
Les habitants sont nombreux à faire la queue pour faire vérifier leur vue.

En plus du manque de moyens, de médecins, il y a aussi le problème de pauvreté. L’économie des roses ne bénéficie pas à tout le monde et, de nombreux habitants ne peuvent pas se payer les médicaments dont ils ont besoin. A la fin des consultations, Dr Sami Abou Hamed demande toujours si le patient a suffisamment d’argent pour payer les médicaments. Souvent, la réponse est non. Jaafar Ait Haddou, pharmacien à Kelâat M’Gouna et président de Salut’R Maroc, connaît bien cette réalité. “Nous avons 9 pharmacies et beaucoup de médicaments ici, mais pas de couverture sociale. Donc les habitants n’ont pas les moyens de payer”, dit-il. Il lui arrive donc, parfois, de donner les médicaments gratuitement. Mais il ne peut pas le faire pour tout le monde. Lui, aussi, doit vivre.

A côté des pharmacies, les habitants peuvent trouver de l’aide au dispensaire où est installée la caravane médicale. Là-bas, Mohammed Hamid et Imane Mensoure, deux infirmiers, leur proposent quotidiennement des consultations générales et premiers soins gratuitement. Ils font des piqûres, des vaccinations pour les mamans et les nouveaux-nés, de la planification familiale et de l’éducation sanitaire. Ils donnent aussi des médicaments pour le diabète et la tension. Médicaments qu’ils récupèrent grâce aux dons. “On n’a pas de moyens. On manque de matériel”, soulignent-ils. Mais leurs actions, fixes, au dispensaire, et mobiles, quand il partent chaque trimestre avec un médecin et un autre infirmier dans 7 villages, sont plus que bénéfiques. En 2016, 9.000 personnes ont bénéficié de leurs soins. “Le climat est très bon dans la région, mais au niveau de l’éducation et de la santé, il y a encore beaucoup à faire”, ajoute Jaafar Ait Haddou.

Vêtements et électricité pour les foyers les plus pauvres

A 15h30, ce 16 avril, les consultations sont terminées. 124 personnes ont pu voir les deux médecins installés au dispensaire. Mais la mission n’est pas terminée. “Nous avons prévu de distribuer des vêtements aux habitants les plus défavorisés, parmi lesquels on retrouve notamment des veuves”, explique le président de l’association. A 16 heures, les bénévoles se retrouvent devant les voitures pour prendre la route à 5 minutes de là. Ils rejoindront à pied une bourgade, en traversant le fleuve qui sépare les deux rives, comme les habitants. “Comme ça, on vit ce que font les habitants quotidiennement pour se rendre ici, dit Mohammed Aitamr. En hiver, le fleuve est à son plus haut niveau. Les enfants qui doivent traverser pour se rendre à l’école ou rentrer chez eux sont bloqués sur l’un des deux côtés. Soit ils ne vont pas à l’école, soit ils se débrouillent pour trouver un endroit où dormir”, ajoute-t-il.

Après un repas partagé dans une maison familiale, les bénéficiaires arrivent pour récupérer les sacs de vêtements. 37 colis seront distribués aujourd’hui sur un total de 120 répartis sur trois communes rurales: Ait Sedrate Sahl El Gharbia, qui compte plus de 17.000 habitants, Ait Ouassif qui en compte environ 15.000 et Souk El-Khémis Dades et ses 17.730 habitants. Parmi les premiers bénéficiaires, certains visages sont déjà passés par les consultations. Les yeux s’illuminent une fois les vêtements récupérés.

Réda Sentissi/Salut'R - Camille Bigo/HuffPost Maroc
Les plus pauvres d'entre eux viennent récupérer les sacs de vêtements. 

A la nuit tombée, Salut’R est encore en action. Cette fois, elle va se rendre dans des zones encore plus reculées. L’association a repéré 9-10 foyers qui n’ont pas du tout l’électricité. Ils vont avoir de la lumière pour la première fois, grâce à l’un des bénévoles, diplômé en électricité. “J’ai ramené 13 kits sur lesquels on trouve une radio, une prise pour la clef usb, trois ampoules, une télécommande, deux projecteurs, une recharge pour les anciens téléphones. Ils sont complètement autonomes et se rechargent avec le soleil, à l’aide de panneaux solaires”, explique Nourredine. 

Sur le chemin pour rejoindre les premières maisons, il n’y a aucun lampadaire. Seule la lune vient éclairer le passage. Les bénévoles décident d’allumer l’un des kits, qu’ils éteindront arrivés devant la maison pour l’effet de surprise. Tous les  logements se ressemblent; ils sont sommaires, faits de terres, de paille. Dans la première maison, on trouve une femme, un homme et leurs deux enfants. Au sol, de la terre et un tapis. La famille s’éclaire à l’aide d’une bouteille de gaz à laquelle une ampoule est accrochée. En plus d’être dangereux, ce système n’éclaire pas grande chose.

Nourredine s’attèle à expliquer le fonctionnement du kit pendant que les enfants jouent avec le papier à bulles. Pendant ce temps, attentif, le père de famille a les yeux qui brillent. 4 kits seront distribués ce soir. 

Camille Bigo/HuffPost Maroc-Réda Sentissi/Salut'R
Des kits d'électricité sont distribués aux familles qui n'ont pas les moyens d'en avoir.

L’eau, ce besoin vital 

L’association a terminé sa première journée d’action vers 21h30. Le lendemain, à 9 heures 30, elle est déjà à la tâche pour une nouvelle journée de consultation. Pendant ce temps, Nourredine, qui a apporté la lumière dans les foyers, prend la route vers Toughza, un village reculé dans la montagne, à 1h30 du dispensaire. Il veut faire l’état des lieux pour installer un puit qui bénéficiera aux 40 familles qui habitent ici, soit environ 300 personnes. 

Arrivé au village, les habitants l’accueillent à bras ouverts. Thé, gâteaux faits maisons et tajine... Ils n’ont rien, mais donnent tout. Après le repas, Brahim Al Moutassime, Mohammad Madid et Mohammad Bousaïd embarquent Nourredine derrière une partie de la montagne. Ils ont déjà trouvé la source d’eau. Plus loin, on aperçoit un château d’eau. “Ils payent 2 dirhams pour une tonne d’eau, traduit Nourredine. Mais l’été, le château d’eau est coupé et ils n’ont plus d’eau”. Le puit leur permettrait donc d’être autonome.

Nourredine pense d’abord installer le puit, un tuyau relié au centre du village qui fonctionnerait à l’aide de panneaux solaires. Après réflexion, il penche plutôt pour un château d’eau, qui serait plus simple à entretenir. Il sera muni d’un compteur. “Je vais faire des devis et essayer de trouver quelqu’un de confiance qui pourra suivre l’installation”, précise-t-il. Après ça, il faudra trouver les fonds nécessaires au financement. 

Avant de rentrer, Nourredine laisse trois kits d’électricité aux habitants. Une nouvelle fois, les yeux s’écarquillent à la vue des ampoules allumées. Du côté du dispensaire, 120 personnes ont pu consulter aujourd’hui avant la deuxième distribution de vêtements et de kits d’électricité.  

Camille Bigo/HuffPost Maroc

La caravane a pris fin ce samedi 20 avril. Au total, sur les 5 jours, 506 personnes ont pu parler de leurs maux à de véritables médecins. Salut’R sait déjà qu’elle donnera rendez-vous l’année prochaine. Et Mohammed Aitamr ne compte pas s’arrêter là. “L’objectif n’est pas de se limiter au Maroc. Aussi, nous ne voulons pas rester dans l’assistanat mais développer l’esprit de prise en charge et de solidarité par les acteurs locaux. Nous avons déclenché l’action et nous la laisserons bientôt marcher toute seule”.