MAROC
08/12/2018 10h:06 CET

"Capharnaüm", l'appel à l'action de la réalisatrice Nadine Labaki pour sauver l'enfance maltraitée

Le film sera dans les salles marocaines à partir du 12 décembre.

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CINÉMA - Bien des larmes ont coulé à la sortie de la projection de “Capharnaüm”, vendredi soir lors du Festival international du film de Marrakech (FIFM). Des centaines de spectateurs marocains et étrangers n’ont pas pu contenir leurs émotions face au bouleversant film de Nadine Labaki qui a remporté le Prix du Jury à Cannes et qui vient d’être nominé aux prochains Golden Globes dans la catégorie “Meilleur film étranger”. Et pour cause, avec “Capharnaüm”, la réalisatrice libanaise a montré à l’écran une réalité de laquelle nous détournons souvent le regard, celle de milliers d’enfants privés de leurs droits les plus fondamentaux à cause de la guerre et de la pauvreté. 

“La réalité de ces enfants est pire que ce j’ai montré dans le film”, assure Nadine Labaki lors d’une déclaration à la presse quelques heures avant la projection. “On ne peut plus continuer à négliger ces enfants. Des millions d’entre eux à travers le monde vivent dans des conditions très difficiles. En restant silencieux, on participe à un grand crime. Il faut commencer à faire quelque chose. Ces enfants grandissent dans une colère énorme et cette colère va, très vite, se retourner contre nous”, avise la réalisatrice, qui souligne et assume la dimension politique de son film.

Caméra à l’épaule, le film nous plonge dans la vie que mène, à Beyrouth, Zain, un garçon de 12 ans qui n’a jamais mis les pieds à l’école, obligé de travailler pour aider ses parents ayant beaucoup de bouches à nourrir. Après un tragique événement, Zain fuit, le coeur empli de rage, la maltraitance qu’il subit dans sa maison familiale. Muni de sa débrouillardise, de son sens de la répartie (souvent accompagné de gros mots), et de sa fierté débordante, il devra alors survivre dans “une société qui le considère comme un insecte”, pour reprendre les termes que lui répétait son père dans le film.

Le film démarre avec Zain, en sous-vêtements, qui attend que le médecin l’examine pour qu’il puisse déterminer son âge. L’enfant, menotté, fait ensuite son entrée au tribunal, où il portera plainte contre ses parents pour l’avoir mis au monde.

Un film sans acteurs (ou presque)

Avec sa silhouette frêle, sa petite moue et son regard triste, l’acteur, Zain Al Rafeea, surprend le public avec une performance époustouflante qui ne peut que rendre le personnage attachant. Du haut de ses 12 ans, il a su interpréter le fils rebelle, le frère protecteur mais aussi le petit garçon rêveur qui désire rejoindre une terre où “les enfants meurent uniquement de causes naturelles”, comme lui promet un des personnages du film. Par moments, Zain fait rire le public, et par d’autres il les fait pleurer, provoquant chez certains une soudaine envie de l’enlacer et de l’emmener loin de sa vie chaotique.

Mais ce n’est pas grâce à des cours de théâtre que Zain Al Rafeea a su présenter un tel jeu d’acteur à l’écran. Zain et son personnage ne font qu’un. Dans la vraie vie, le petit est un réfugié syrien qui a fui la guerre avec sa famille au Liban. Pour Labaki, il est “l’amalgame de tout ce qu’il a traversé, à travers sa façon de parler, de bouger, sa taille plus petite que son âge à cause de la malnutrition et ses yeux qui reflètent la souffrance qu’il a vécue”.

Plusieurs autres personnages du film, comme la soeur de Zain, Sahar (Cedra Izam), sont également interprétés par des réfugiés, immigrés clandestins et autres personnes défavorisées que la réalisatrice et son équipe ont pu rencontrer pendant leurs quatre années de recherches dans les quartiers les plus pauvres du Liban mais aussi dans les prisons pour enfants.

Basé sur un scénario solide, la réalisatrice s’est tout de même permis quelques déviations en cours de route lors de ce tournage de six mois qui s’est déroulé hors des studios dans les véritables bidonvilles et prisons du pays.

“Je ne voulais pas imposer une certaine vérité que l’on avait imaginée par rapport à la vie de ces gens, il fallait puiser dans leurs vérités, et ils ont eux aussi collaboré avec nous pour véhiculer le message du film”, souligne Labaki.

S’il a fallu plus de temps pour pouvoir tirer de bonnes performances de ces acteurs qui n’avaient jamais joué auparavant, le casting ne pouvait se faire autrement selon la réalisatrice. Labaki tenait à travailler avec des enfants qui connaissent les douleurs de leurs personnages.

“Il est très difficile d’apprendre à un enfant acteur ce qu’est l’abus, la maltraitance”, explique Labaki au HuffPost Maroc. “De plus, lorsqu’on sait que le personnage que l’on regarde à l’écran traverse le même combat dans la vie et que ce n’est pas juste un acteur qui va jouer un autre rôle dans un autre film, on quitte la salle avec un autre sentiment, une autre empathie qui peut initier une action”, déclare la réalisatrice qui croit au pouvoir du cinéma comme catalyseur de changement.

Après le festival de Marrakech, Nadine Labaki et son équipe s’envoleront pour New York où le film sera projeté dans différentes salles avant de prendre la direction de Los Angeles pour les Golden Globes. “Capharnaüm” sera disponible dans les salles au Maroc, et dans tout le Maghreb, à partir du 12 décembre. Préparez vos mouchoirs.