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12/12/2018 12h:02 CET | Actualisé 12/12/2018 12h:02 CET

"Capharnaüm" de Nadine Labaki: Sous le chaos, l'empathie

"La réalisatrice s’est extraite de sa zone de confort, pour embrasser un cinéma plus risqué, plus grand".

CINÉMA - Festival du film de Marrakech, décembre 2018. Le soleil se couche, et le mercure affiche 12 degrés. Devant le Palais des Congrès, c’est à perte de vue que se forment les files d’attente.

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Nous pouvons nous faire l’idée que nous voulons du Festival du Film de Marrakech. Mais pour avoir participé à des festivals cinématographiques sur quatre continents, ce festival reste sans doute l’un des rares à attirer un véritable public, faisant cohabiter, dans une même enceinte et sur un même tapis rouge, grand public, professionnels et stars mondiales.

Des files donc, de cinéphiles, de jeunes et de badauds, se fraient un chemin parmi les paillettes d’un tapis rouge qu’arpentent une heure durant, professionnels et invités prestigieux, du Maroc et du monde. Ce qu’ils viennent tous voir ce soir-là en particulier, c’est un film dont la notoriété a, depuis le dernier Festival de Cannes, aiguisé la curiosité de tous.

Ce soir, “Capharnaüm” de la réalisatrice libanaise Nadine Labaki réussira, peut-être ici plus qu’ailleurs, à mettre huit cent personnes d’horizon différents d’accord sur au moins un point: l’empathie qu’interpelle ce film en chacun de nous.

Car, non, pas tous les grands films d’auteur, et pas tous les réalisateurs primés ressentent de l’empathie envers les personnages qu’ils ont créés.

Nous pensons abusivement que lorsqu’un auteur, artiste, ou en l’occurence cinéaste, s’attaque dans une oeuvre, à des thématiques sociales, son intérêt pour la condition humaine est manifeste. C’est du moins, dans la plupart des cas, son intention affichée.

Mais en réalité, plus j’analyse le travail des grands metteurs en scène, plus je réalise que leur engagement est encore trop souvent prisonnier de leur condition personnelle. Un engagement partant d’un postulat, certes humaniste, mais dépourvu d’effort de compréhension, et encore trop dénué d’empathie. Une empathie pourtant nécessaire à tout travail artistique de cette envergure.

Revenons dans le Beyrouth de “Capharnaüm”. Nadine Labaki y dépeint (entre autres) le portrait d’un homme pauvre, ayant marié de force sa fille de 13 ans.

Si le travail d’un cinéaste engagé se serait contenté de dénoncer cet acte avec plus ou moins de sens artistique (nous le dénonçons tous, faut-il le rappeler) Madame Labaki s’est extraite de sa zone de confort, pour embrasser un cinéma plus risqué, plus grand, en écrivant un personnage à qui l’on donne la parole, un personnage réhumanisé.

Prendre le risque, car oui, il est périlleux pour une réalisatrice, arabe qui plus est, d’offrir dix ou vingt minutes au personnage qu’elle a elle-même écrit, pour expliquer au monde pourquoi ce même personnage a trouvé normal de marier sa fille à 13 ans en 2018, est courageux.

Le personnage expliquait au juge, l’air digne, malgré ses larmes aux yeux, qu’il voulait simplement offrir une vie meilleure à sa fille, qu’elle aurait enfin un grand lit pour dormir, ne pensant pas la détruire.

Se révolter contre le mariage des mineurs est le travail d’un long processus d’éducation, dont ce personnage n’a vraisemblablement pas bénéficié. Ça ne fait pas de lui, pour autant, un homme dépourvu d’amour.

Affranchissant sa caméra de tout jugement, Nadine Labaki a laissé l’intelligence de chacun de ses spectateurs ressentir et embrasser ce que cet homme a de plus humain.

Ecrire et mettre en scène un personnage désabusé, mal préparé à la modernité, et faire ressentir à toute une salle de profanes, de professionnels et de stars mondiales que n’importe qui de nous peut se mettre dans la peau de ce père, à priori répugnant, est artistiquement brillant.

Un réel effort d’empathie, qui dans le cas de Nadine Labaki, n’est ni aisé ni évident.

Car faire le discernement entre légitimité et empathie, contourner le très facile ton moralisateur, créer des personnages complexes, et s’autoriser de les aimer malgré tout, fait de Nadine Labaki indéniablement une grande réalisatrice.