LES BLOGS
20/04/2019 15h:11 CET | Actualisé 20/04/2019 15h:11 CET

"Capharnaüm": naître ou ne pas naître

"Les mouvements “Child free” et antinatalisme gagnent de plus en plus de terrain et font plus que se demander si la vie vaut la peine d’être vécue et imposée aux non nés."

Christopher Aoun/Sony Pictures Classics

“Capharnaüm” qui met en scène l’enfance violée au sein de la famille, dans les dédales des rues et de la société en général, est tout bonnement un film magistral. La réalisatrice libanaise Nadine Labaki s’aventure dans une formule de cinéma-vérité en joignant brillamment le documentaire au traitement dramaturgique de la fiction, et réussit là une œuvre réaliste d’une violence inouïe. Techniquement parlant, le film puise sa force dans les mouvements de la caméra à la Wiseman et rappelle les louanges de Jean Renoir qui voyait dans le gros plan la plus intéressante des formes du spectacle pouvant établir un lien profond et direct entre le personnage à l’écran et le spectateur.

La réalisatrice filme le drame quotidien des réfugiés syriens dans le Beyrouth profond des faubourgs ; et en se prévalant des vertus de la subjectivité des gros plans, elle table essentiellement sur le cadrage de la réalité, de l’émotion et du désarroi. L’isolement des visages ouvre l’angle de vue sur les dilemmes et fardeaux portés dans un milieu social hostile et insouciant, pour exposer ainsi toute l’étendue de l’angoisse intérieure, de l’émoi et de la colère inhibée des personnages. Les mouvements d’un cadrage somme toute nerveux, mariant savamment les vertus de la caméra portée et de la steadycam, enrichissent les séquences d’un contenu dramaturgique intense et recèlent les moindres détails des émotions des acteurs. La caméra parvient à assurer un suivi pointilleux du développement psychologique des personnages, tout en impliquant le spectateur, de par son instabilité, dans un malaise constant qui s’étend le long du film. Une musique lourde de tristesse accompagne le tout et s’arrête fréquemment tantôt pour donner lieu à des bruitages ciblés, tantôt pour mettre en valeur un silence total qui ne rend que plus captivant et expressif le mouvement nerveux de la caméra.

La structure spatio-temporelle est circulaire: le film commence et finit dans l’enceinte d’une cour de justice où le petit Zain intente un procès contre ses parents pour l’avoir mis au monde. La réalisatrice touche ainsi à l’un des problèmes épineux les plus complexes de l’éthique: est-il possible de se prévaloir de préjudice du seul fait de venir au monde? L’idée n’a rien de nouveau, mais le film semble vouloir faciliter les arguments nécessaires pour ouvrir le débat et porter à réflexion, sans pour autant apporter une réponse claire à un sujet tellement délicat que souvent on évite d’y toucher. D’une façon ou d’une autre, “Capharnaüm” pourrait se voir répertorié dans le cadre du mouvement antinataliste philosophique dont le postulat repose sur la stigmatisation de l’acte dit égoïste des parents qui, en procréant, ne pensent qu’à combler le vide de leur existence, et ne songent que plus tard aux conséquences et chances de bonheur que leur progéniture pourrait avoir sur terre.

Il demeure clair que l’antinatalisme est en train de sortir des vieux tiroirs de la pensée nihiliste. “Ne pas être né vaut mieux que tout”, disait déjà Sophocle dans ”Œdipe à Colone”. “Le meilleur après cela, dès qu’on a vu la lumière, ajoutait-il, est de rentrer très promptement dans la nuit d’où on est sorti ; car, dès que la jeunesse arrive avec les futilités insensées qu’elle amène, de quels maux lamentables n’est-on pas atteint?” En Islam, il est difficile de soumettre la question à examen ou à réflexion puisque, d’après quelques rapporteurs du hadith, le prophète aurait dit: “Mariez-vous, procréez, multipliez-vous, je m’enorgueillirai de vous devant les autres communautés religieuses le jour de la résurrection”.

Plus tard, au dix-neuvième siècle, le système pessimiste à portée nihiliste de la philosophie d’Arthur Schopenhauer et ses disciples allemands se penche ouvertement sur la possibilité de l’éradication de la souffrance humaine par l’extinction de l’existence en s’abstenant de procréer. “Child free” et antinatalisme sont actuellement des mouvements qui gagnent de plus en plus de terrain de par le monde et qui font plus que se demander si la vie vaut la peine d’être vécue et imposée aux non nés. A la tendance philosophique qui repose sur des présupposés éthiques et moraux s’ajoute aujourd’hui un antinatalisme d’ordre écologique qui stigmatise la procréation à base de l’impact négatif du surpeuplement et de l’épuisement des ressources naturelles.

“Capharnaüm” est un long flash-back qui s’ouvre et se referme sur l’espace-temps de la cour de justice, où se concrétise l’idée et le message principal du film. Dans une certaine redondance tactique fort significative, Nadine Labaki n’est pas seulement la réalisatrice du film, mais aussi l’avocate du petit Zain qui porte plainte contre ses parents. On ne donne, évidement, pas suite au procès et on en reste là: le film finit là où il commence et laisse au spectateur la liberté de mâcher le message, puisqu’il est foncièrement et juridiquement impossible de donner une valeur objective au fait de ne pas naître, de chiffrer les dommages liés au fait d’être né ou encore de verbaliser les négligences parentales susceptibles de poursuites dans ce cas. La conclusion finale, articulée via la voix off du petit Zain précisant que les parents incapables d’élever des enfants ne devraient pas en avoir, implique cependant une nette rectification du postulat initial du film qui semble ainsi vouloir se démarquer de l’attitude extrême du refus antinataliste de la naissance.

De mon côté, saisi dans cette auréole de réflexion qui s’ouvre d’habitude après le visionnement d’un film percutant, je me trouve dépassé: je me vois plutôt dans cette phase où l’on sent que la vie commence à être tournée en accéléré. L’idée me rappelle, toutefois, qu’un jour, je fus une partie décisive dans la résolution conjugale d’avoir un enfant pour égayer une existence qui au bout de deux ans de mariage commençait déjà à donner les premiers signes d’épuisement. Survint après l’idée d’une sœur ou d’un frère pour égayer l’existence du premier enfant qu’on estimait trop seul devant les grimaces de deux troglodytes trentenaires. Les enfants sont presque des hommes aujourd’hui, ils courent, à l’instar du commun des mortels, avec de grandes perspectives en vue: études, carrière, mariage, enfants...