MAROC
01/03/2019 18h:06 CET

Cancer du col de l'utérus: Le taux de mortalité pourrait doubler au Maroc d'ici 2040

Le tabou autour des maladies sexuellement transmissibles freine l'adoption du vaccin et empêche la prévention.

GETTY IMAGES

SANTÉ - Le 4 mars, le monde célèbre la journée internationale de sensibilisation au papillomavirus humain, ou HPV. Environ 3,3% des femmes au Maroc sont atteintes de ce virus sexuellement transmissible sous sa forme cancéreuse (HPV 16 et 18), à l’origine de près de 80% des cancers du col de l’utérus dans le pays où le vaccin n’est toujours pas disponible.

Selon les chiffres du Centre tunisien de la santé publique (CTSP), qui vient de publier une carte interactive sur les taux de mortalité croissants liés au cancer du col de l’utérus dans la région MENA (Moyen-Orient et Afrique du Nord), ce dernier est la deuxième cause de décès par cancer chez les femmes au Maroc. En 2018, 3.388 femmes ont été infectées et 2.465 femmes sont décédées.

Des chiffres qui ne cessent d’augmenter depuis quelques années. En effet, entre 2012 et 2018, le nombre de décès dus au cancer du col utérin a plus que doublé (1.076 en 2012 contre 2.465 en 2018). Le HPV, qui touche un Marocain sur deux, peut également être responsable de nombreux autres cancers, notamment de l’anus, de l’oropharynx, du vagin, de la vulve et du pénis.

“Catastrophe annoncée”

“Si aucune mesure décisive n’est prise au niveau national, le nombre annuel de décès dus au cancer du col de l’utérus doublera à nouveau d’ici 2040, atteignant 4.570 décès par an”, indique le CTSP dans un communiqué. En moyenne, au Maroc, 17,2 femmes sur 100.000 contractent un cancer du col de l’utérus chaque année et 12,6 sur 100.000 meurent des suites de ce cancer.

Des chiffres qui pourraient baisser si le Maroc adopte une stratégie de prévention efficace, avec la mise en place du vaccin contre le col de l’utérus, plaide le docteur Mounir Bachouchi, oncologue spécialiste de la question, interrogé par le HuffPost Maroc. “Il est urgent que le Maroc adopte le vaccin anti-HPV pour prévenir la catastrophe annoncée de la hausse du nombre de cancers du col de l’utérus et de décès causés par ce cancer”, explique-t-il.

Si le ministère de la Santé entend bien introduire cette vaccination contre le cancer du col utérin dans son plan de santé 2025, le docteur Bachouchi déplore que cette décision n’ait pas été prise plus tôt, notamment en 2006 lors de “l’appel de Rabat” lancé par la Fondation Lalla Salma de lutte contre le cancer, qui avait organisé un symposium international sur la prévention du cancer du col utérin l’année où l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a commencé à commercialiser le vaccin.

“Aujourd’hui, des pays comme l’Australie pensent éradiquer le cancer du col de l’utérus d’ici 2028 grâce à une vaccination démarrée en 2007. Ce vaccin, en plus de faire baisser de manière drastique le nombre de cas d’incidence du cancer du col, a également réduit le nombre de personnes infectées par des condylomes vénériens, comme les verrues génitales, causés par le HPV et qui sont à la base de la transmission du virus au partenaire sexuel”, explique-t-il. “Si on avait suivi l’appel de Rabat, on se serait alignés sur les chiffres australiens”, regrette-t-il.

Éducation sexuelle, fake news et réticence

A part l’adoption du vaccin, le médecin préconise la mise en place d’une véritable éducation sexuelle, dans les familles mais aussi au niveau des collèges et des lycées, pour faire passer le message quant aux précautions d’hygiène et à l’utilisation de préservatifs lors de rapports sexuels, pour éviter la transmission du virus.

“Les parents pensent que leurs enfants sont des anges et qu’ils ne font rien. Ils ne veulent pas les vacciner, mais ils ont oublié qu’ils ont eux-mêmes été adolescents!”, ironise-t-il, estimant que même au sein de la population médicale, il y a encore une résistance, surtout chez certains professionnels de la santé qui ne sont pas convaincus par l’efficacité du vaccin mais qui ne prennent cependant pas le temps de s’informer, estime le médecin.

Si le vaccin permet de prévenir la survenance du cancer du col de l’utérus, qui touche environ 600.000 personnes chaque année dans le monde, il prévient aussi les condylomes génitaux. Ces derniers, qui ne s’attrapent pas forcément à la suite d’une pénétration, touchent des dizaines de millions de personnes dans le monde, hommes et femmes, et peuvent entraîner des lésions cancéreuses.

“Si les jeunes femmes ayant été en contact avec le HPV ont une plus grande capacité à éliminer ce virus par rapport aux femmes plus âgées, certaines parmi elles vont cependant évoluer vers un cancer du col”, rappelle le médecin. D’où la nécessité de prévenir le plus tôt possible, avant même le premier contact sexuel. “Idéalement, il faut vacciner la jeune fille prépubère ou pubère, vers 12-14 ans”, indique-t-il, pointant du doigt le manque de volonté politique et le tabou persistant autour des questions de sexualité. Autre frein listé par le médecin: les “fake news” qui circulent autour des vaccins en général et du vaccin contre le col de l’utérus en particulier.

Le cancer du col de l’utérus dans la région MENA

Au niveau de la région MENA, au moins 11.202 femmes reçoivent un diagnostic de cancer du col de l’utérus chaque année, et celui-ci provoque au moins 7.601 décès chez les femmes. Entre 2012 et 2018, le nombre de décès annuels dus au cancer du col utérin a doublé dans la plupart des pays de la région. Si aucune mesure décisive n’est prise aux niveaux national et régional, le nombre annuel de décès dus à la maladie doublera encore d’ici 2040, pour atteindre 15.728 décès par an, prédit le CTSP.

Les taux d’incidence et de mortalité varient d’un pays à l’autre. Par exemple, la Somalie et le Maroc présentent les taux d’incidence et de mortalité les plus élevés, avec respectivement 24 et 17,2 femmes sur 100.000 découvertes chaque année avec un cancer du col de l’utérus et au moins 21,9 et 12,6 femmes sur 100.000 décédant des suites d’un cancer du col de l’utérus.

L’Iran, l’Irak et le Yémen ont les taux les plus bas (environ 2 femmes sur 100.000 sont diagnostiquées chaque année et environ 1 femme sur 100.000 meurt chaque année des suites d’un cancer du col utérin).

Au niveau du Maghreb, l’Algérie a enregistré, en 2018, 1.594 cas de cancer du col de l’utérus, et 1.066 décès. En Tunisie, les cas d’incidence ont été estimés à 285 et les décès à 199. La Mauritanie a enregistré 481 cas d’incidence et 341 cas de décès. Ces trois pays n’ont pas de vaccin contre le cancer du col de l’utérus. En Libye, où le vaccin a été mis en place dans le programme national d’immunisation, 319 cas ont été recensés en 2018 et 127 décès.