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06/09/2018 12h:21 CET | Actualisé 09/09/2018 11h:54 CET

Cadrages sur Khadra: l’antithèse de Sansal

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Parus le 16 août 2018, les derniers romans de Yasmina Khadra et Boualem Sansal (respectivement Khalil et Le train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu) ont également comme repère conjoint les attentats parisiens du vendredi 13 novembre 2015.

 

La trame épistolaire du premier s’inspire de l’attaque perpétrée à Saint-Denis. Au sein de la voiture roulant en direction de la ville à la Basilique royale, le personnage éponyme, un Bruxellois d’origine marocaine issu du quartier de Molenbeek, accompagne quatre autres candidats au djihad : Ali, le chauffeur, deux frères décidés à se faire déchiqueter à l’intérieur du Stade de France et Driss, l’ami des bancs scolaires, chargé quant à lui de surprendre les spectateurs quittant les gradins de l’enceinte footballistique. La rejoignant en RER, notre narrateur se postera devant elle, enclenchera en vain le commutateur d’explosifs ceinturant la taille.

 

L’acte manqué agira tel un grain de sable enrayant les rouages huilés de la radicalisation. Après les certitudes reçues des prédicateurs salafistes surgiront les interrogations existentielles qui suis-je ? Quelle logique m’a conduit à vouloir me désintégrer, assassiner des centaines d’innocents ? Le livre taraude les doutes de l’un des membres du commando et l’immersion au creux de ce “cerveau” soudainement rempli d’indécisions permettra de suivre la trajectoire d’ultimes flottements et retranchements psychologiques. Le cheminement initial renvoie donc au scénario haineux de pseudos messagers divins (mais véritables sous-mains des porte-flingues de la nuit), et le second au revers excommuniant le kamikaze amateur. En équilibre sur le fil du rasoir, suspendu entre rédemption et aliénation mortifère, prise de conscience et déperdition, il se trouvera incapable de justifier l’échec auprès de la “Solidarité fraternelle” dont l’un des adeptes l’avait retourné avant de trafiquer le détonateur ou dispositif d’allumage postérieurement téléguidé à partir du téléphone d’un complice de l’ombre. Ne sachant plus à quel saint se vouer, Khalil contactera Rayan, le pote des virées juvéniles, dans le but de repasser la frontière, rejoindre le Plat pays et se rendre au domicile montois de Yezza, sœur aînée aucunement disposée à l’héberger dès lors que le patronyme de leur cousine Anissa figurait au tableau noir des exécutés du Bataclan (rampe de lancement ou point d’orgue traumatique de Sansal)

 

Ni martyr susceptible d’atteindre les 72 vierges (houris) paradisiaques promises, ni dégonflé de la macabre cavalcade, le fuyard désaxé ruminera durablement les frustrations et mépris du sacrifice avorté.

 

Avec son nouvel ouvrage (sorti aux éditions “Julliard” et “Casbah”, depuis le 25 août 2018), l’ex-militaire Mohammed Moulessehoul s’intéresse encore à la violence fondamentaliste pour donner cette fois « (…) une réponse à la psychose qui règne dans le monde occidental, (laquelle) fait croire que tout musulman est un terroriste potentiel. » (İn Reporters, 28 août. 2018). L’actuelle tête d’affiche des salons littéraires balise une plongée dans les neurones encombrées d’un fou de Dieu, aide ainsi le lecteur à démêler page après page les nœuds gordiens du persuasif intrusif, à appréhender le comment ou le pourquoi de l’innommable et du non représentable. En s’installant au cœur de la problématique, l’enfant de Kenadsa apostrophe ses coreligionnaires, les incitent à ne pas voir la partie immergée de l’iceberg, à dépasser les prolégomènes pollués du désenchantement ambiant qu’investit, opportunément ou lucidement, Boualem Sansal.

Après 2084, la fin du monde, sa parabole kaléidoscopique Le train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu séquence diverses temporalités humaines, les sédimente pour focaliser des instants précis, camper la triste et froide réalité d’une casanière apathique au regard vidé de sentiments, ne manifestant plus d’intérêts envers autrui. Ute Von Ebert, héritière solitaire de la haute aristocratie d’outre-Rhin, croupit désormais du côté d’une contrée (Erlingen) supportant difficilement le siège des “Serviteurs”, sorte d’envahisseurs zombis invisibles et entièrement soumis aux préceptes du “Maître des horloges”. Prise en otage et tenaille, la population amorphe attend des wagons salutaires censés l’exfiltrer de l’envahissante prégnance dogmatique. Se référant au vécu algérien, lorsque « Plus les islamistes gagnaient de terrain et redoublaient de cruauté, moins les gens réagissaient » (İn Le Figaro, 31 août. 2018), l’écrivain de Boumerdès scrute les zones sismiques des abdications mentales, là où s’affaisse les résiliences et s’ouvre sous les pieds des lâches le gouffre des inconsistances et intolérances, fustige le renoncement ou aveuglement des dirigeants occidentaux, assure que « Oui, l’Europe a peur de l’islamisme, elle est prête à tout lui céder » (İbidem). Aussi, les prévient-il du futur “Grand remplacement”, raz-de-marée que ne manquera pas de provoquer selon lui la vague extrémiste à maintenant coupler aux ressacs migratoires d’exilés africains, maghrébins ou proches-orientaux. Surfant allégrement sur les spéculations phantasmatiques, le lanceur d’alertes évite de rappeler la Nakba, “Grande catastrophe” relative au départ forcé et retour prohibé de 800.000 Palestiniens (1948-49), préfère indirectement rapprocher (par l’emploi du vocable “train”) la récente fuite massive aux rafles des Juifs (à fortiori à la Shoah) alors qu’elle pouvait pareillement renvoyer à l’exode des pieds-noirs d’Algérie, Frantz Fanon soutenant que « (…) la décolonisation est très simplement le remplacement d’une espèce d’hommes par une autre espèce d’hommes » (İn Les Damnés de la terre, p.27, Maspero, Paris, 1961).

 

La vaste transhumance mise ici en exergue « (…) voit les descendants d’anciens colonisés livrés aux dictatures, aux guerres, aux famines, aux persécutions politiques et religieuses s’installer (sans visa pour la plupart) en Europe », occuper les banlieues, évincer de ces périphéries architecturales des autochtones sans repères et en perte de sens. Effrayés ou désemparés, ceux-ci dénonceront l’invasion des réfugiés de circonstance, crieront au loup, dresseront l’oreille droite, entendront la voix de l’extrême substitution, s’en remettront au gourou de compensation, à la fois guérisseur des angoisses et chauffeur de salles enclin à attiser les braises du bûcher purificateur au nom du supposé incontournable choc des civilisations.

 

Si, conformément à une légitime mission intellectuelle, l’auteur banni (depuis le voyage en İsraël) a parfaitement le droit de visiter l’État hébreu, d’exploiter des thèmes ou sujets de prédilection, de cultiver l’ambivalence des itératives sirènes de détresse, son parallèle entre islamisme et nazisme, réitéré le vendredi 31 août 2018 (à la chaîne radiophonique “France-culture”), nous amène à paraphraser l’axiome de Michel Foucault « Le marxisme est dans la pensée du XİXe siècle comme un poisson dans l’eau (…), partout ailleurs il cesse de respirer » (İn Les mots et les choses, “Gallimard”, 1966), cela afin de préciser que l’idéologie du Troisième Reich « (…) est à sa place dans le national-socialisme germanique, transposée en dehors de celui-ci elle altère l’entendement contextuel des maux et causes »

 

La peste brune se rapporte à la déportation de milliers d’hommes et femmes de confession hébraïque, à l’holocauste, aux camps de concentration et chambres à gaz. Elle appartient prioritairement à l’Allemagne génocidaire instigatrice de la race aryenne. L’ajuster à la montée de l’islam fanatique, c’est confondre par facilité deux types de totalitarisme ou fascisme rampant, d’autant plus fausser l’analyse de ses présents relents que bien qu’Hitler détestait “l’art dégénéré des avant-gardes”, les officiers de la wehrmacht ne détruiront pas les œuvres muséales ou celles de la modernité picturale ; exécrant le patrimoine ancien, les combattants de Daech brûleront par contre les manuscrits de la bibliothèque de Mossoul, mettront à sac des sites archéologiques et à terre de nombreuses sculptures antérieures à l’ère coranique.

 

En dépeignant l’aphasie et démobilisation conciliante de démocraties consumées, l’éclatement de leurs valeurs, en pronostiquant, via les instincts de peur, une réaction belliqueuse ou déclaration conflictuelle, Boualem Sansal emprunte les mêmes circuits médiatico-propagandistes que les pompiers pyromanes prédateurs du Tiers-Monde et instigateurs de déstabilisations géographiques, se poste par là-même à l’opposé de Yasmina Khadra, lequel filtre puis agite en profondeur les porosités et interlocutions culturelles reliant l’Orient à l’Occident.

 

L’articulation dialogique le pousse cependant à pompeusement annoncer être « (…) la synthèse de tous les écrivains algériens (francophones) lus» (İn Reporters, 28 août. 2018), à revêtir l’habit de l’ambassadeur «(…) fier de porter à l’étranger l’image de l’Algérie » (İbidem), d’y soulever le drapeau de la graphie algérienne d’expression(s) française(s), d’apparaître à l’extérieur comme l’étendard du nationalisme vertueux. Sa façon de sonder les disfonctionnements, d’épurer les déréalisations et imaginaires de l’être-là, le prédispose plutôt à synthétiser une éthique de singularité, pas à emblématiser celle de communauté. Aussi, devrait-il s’affranchir du rôle de commissionnaire, modérer l’emphase affective d’une mégalomanie néfaste à l’appréciation critique.