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12/09/2019 11h:23 CET | Actualisé 12/09/2019 11h:23 CET

Bus à Casablanca: voyage au bout de l'enfer

"Triste Casablanca qui ne mérite pas que ses citoyens soient traités comme des troupeaux dans des bus immondes."

- via Getty Images
Des supporters de football dans un bus de Casablanca, en avril 2013.

TRANSPORT - Par pure nostalgie de mes années 70 estudiantines et tout en priant que personne ne me reconnaîtrait, j’ai osé prendre le bus n°7 de la fameuse place Maréchal, à Casablanca, pour rentrer chez moi au Maârif. Le bus de l’extrême, c’est comme ça qu’on devrait l’appeler, comme dans les documentaires sur les routes ou les prisons de l’extreme.

Dès le départ, l’aspect extérieur donna le ton à cette aventure qui me préparait bien des surprises dont j’aurais bien voulu me passer, mais franchement, sans aucun regret (vous devriez tenter l’expérience): état avancé de délabrement, tôles froissées, moteur crasseux avec ses entrailles nues toussant comme un malade, vitres à moitié cassées (j’avoue que c’était un avantage en ce moment de chaleur, car on avait la clim naturelle).

Je montai et le chauffeur me fixa droit dans les yeux quand je lui demandai combien ça coût, comme si j’étais un martien descendu sur terre. Ça coûte 5 dirhams! Vous le saviez? Non? Maintenant vous n’allez pas mourir ignorants. Pas grave; même Sarkozy ne connaissait pas le coût d’une baguette quand il est devenu président.

Vous n’avez pas honte de contrôler les gens dans cette poubelle où même le bétail ne mettrait pas les pieds?

Puis, le bus démarra dans un bruit assourdissant mêlé au grincement des portes restées entrouvertes. Passons. En cherchant une place, j’essayai de m’agripper à la barre pour éviter une chute. Mais, ma parole, c’est immédiatement le tétanos assuré si vous avez une égratignure, tellement la rouille y avait pris sa place partout! Je me suis assis à côté d’une femme (genre Dada). Un vrai woman show (madame Fadili devrait l’engager avec elle) d’une Rosa Parks marocaine militante des droits des usagers de bus. Elle a sorti des injures sur l’état de ce bus avec un humour décapant et des répliques improvisées, dignes d’un Lenny Bruce mais son meilleur finish, c’est quand le contrôleur est monté pour vérifier les tickets. Elle s’est carrément insurgée contre lui et a refusé d’obtempérer en scandant: “vous n’avez pas honte de contrôler les gens dans cette poubelle où même le bétail (bhaiim) ne mettrait pas les pieds?”.

Durant le trajet, le bus bougeait littéralement de gauche a droite comme si on était sur un pont suspendu à une tyrolienne. Cette femme ordinaire qui m’avait impressionné par son franc-parler en crachant son dégoût et son ras-le-bol était descendue plus loin et je voulais lui jeter un dernier regard admiratif mais elle avait littéralement disparu dans ce nuage de fumée noirâtre dégagé par la bête rugissante. Hamdoulilah, j’arrivai à bonne destination après ce voyage au bout de l’enfer regardant ce bus partir et qui aurait pu attirer l’attention du réalisateur de Mad Max pour son prochain film. 

Triste Casablanca qui ne mérite pas que ses citoyens soient traités comme des troupeaux dans des bus immondes.

Comme Casablanca a changé depuis mes années au lycée Ibn Toumert! Les bus étaient propres, fréquentés par de bonnes gens, respectueux et heureux.On avait même droit à la musique (un clin d’oeil et hommage à feu Hassan Megri avec sa chanson “Lilli twil” qui passait presque en boucle). Qui s’en rappelle?

Triste Casablanca qui voit ses enfants l’abandonner pour émigrer vers d’autres villes ou pays où il fait bon vivre.

Triste Casablanca, capitale économique du Royaume, avec son habous, ses immeubles haussmanniens art déco et sa belle mosquée assise majestueusement au bord de l’océan.

Triste Casablanca qui ne mérite pas que ses citoyens soient traités comme des troupeaux dans des bus immondes, où on viole ses filles impunément et en direct sur les réseaux sociaux, où des pervers prennent leur pied en se collant aux postérieurs des femmes à côté de pickpockets agiles. On se croirait dans un roman de Mohamed Choukri. 

Tu aurais souhaité un meilleur traitement et la dignité pour tes citoyens avec des bus à la hauteur de ton histoire militante et rebelle.

Pauvre bus devenu le parent pauvre de la nouvelle donne et qui a été humilié depuis l’avènement du tram longiligne et infatué, attirant toutes les attentions des responsables et élus quand ils ne sont pas occupés à mettre en prison de jeunes musiciens du Boulevard Mohammed V qui délassaient les passants. On t’a abandonné sans scrupules à ton triste sort et tu as été déserté par une partie de tes anciens usagers.

Triste Casablanca quand elle voit ses consoeurs Rabat, Tanger, Tétouan, Marrakech, fières pour leurs citoyens circulant dans des bus qui n’ont rien a envier aux bus de l’autre côté du Détroit.

Triste Casablanca agressée dans ta chair et amputée par la destruction, au profit de promoteurs véreux, de monuments historiques: les arènes, l’hôtel d’Anfa (qui aurait pu être classé patrimoine de l’humanité), le théâtre et bien d’autres.

Même blessée, tu restes encore debout soumettant ton sort à cette admirable Rosa Parks marocaine, à ces nostalgiques actifs à l’instar de l’association Casamémoire, aux coups de gueule sur les réseaux sociaux tout en sachant que les corrompus, les incapables, les incompétents, les ignares restent malheureusement plus nombreux et plus dévastateurs.

Faudra-t-il attendre un jour que tes enfants se révoltent comme un seul homme avec la même ferveur que pour le boycott de Sidi Ali ou comme à Montgomery, où les Afro-Américains ont refusé de prendre le bus pour condamner la discrimination raciale, entraînant la faillite de la compagnie de transport après un mois de boycott? Ce jour-là, tu pleureras mais cette fois-ci de joie, car tes enfants ne t’auront pas oubliée, toi la Sainte, tombeau du Saint Sidi Abderrahmane. Ils pourront désormais se balader fièrement et dignement dans des bus et non dans des épaves. L’air y sera plus respirable avec de nouveaux bus verts (et non roses!) rendant à Casa sa place d’antan et préservant le peu d’âme qui lui reste.