MAROC
05/06/2018 18h:19 CET | Actualisé 05/06/2018 18h:20 CET

Boycott: "Si la crise continue, l'intervention du roi devient inéluctable" (ANALYSE)

"On ne peut dissocier les événements d'Al Hoceïma de ceux de Jerada ni du boycott".

Stringer . / Reuters
Un homme tient une pancarte "La vie au peuple" lors d'une manifestation le 19 février 2012, un an après les événements du 20 février.

ANALYSE - Les moyens changent, mais le but reste le même. Pour le politologue Ahmed El Bouz, le boycott de certains produits, depuis plus d’un mois, ne peut être dissocié du mouvement de protestation aussi large que différents par ses tendances. “Le hirak représente une continuité du Mouvement du 20 février à la différence qu’il n’a pas une dimension politique, mais socio-économique”, indique Ahmed El Bouz. Et d’estimer que le boycott se veut être, lui aussi, une forme de protestation spontanée contre “le mépris des revendications sociales” et “la situation imposée à une société censée supporter tout”.

Boycott, la continuité d’un mouvement 

Toutefois, ce boycott aussi spontané soit-il pourrait, aux yeux du politologue, évoluer vers d’autres stades. “Le boycott silencieux, pour l’instant, pourrait bien prendre des dimensions politiques et dévoiler, plus tard, des revendications politiques directes”, pense-t-il, soulignant que cette hypothèse reste liée à l’éventualité de l’appropriation du boycott par des cadres politiques. “Dans ce cas, nous serions fasse à une reproduction du Mouvement du 20 février que le Maroc a connu en 2011. Les revendications réformistes politiques et constitutionnelles seraient alors de nouveau sur la table”, soutient-il, précisant que le contexte géopolitique de la région en sera un vecteur déterminant. 

Pour l’instant, le boycott puise sa raison d’être d’un ras-le-bol socio-économique mais aussi partiellement politique. “Ce qui est certain, aujourd’hui, c’est que la protestation est devenue une constante du quotidien de tout citoyen. Et cette continuité dans le temps et dans l’espace s’exprime par des formes liées les unes aux autres. On ne peut dissocier les événements d’Al Hoceïma de ceux de Jerada ni du boycott”, affirme le politologue, parlant d’une chaîne dont les maillons sont soudés par la logique. 

Constat: la manifestation n’est plus une action sporadique que “l’Etat réussissait à contenir”, mais un mouvement généralisé qui n’exclut aucune région. “Il n’est plus question d’isoler la manifestation parce qu’elle est désormais une idéologie, une culture. Le rôle des réseaux sociaux y a été primordial en tant que mobilisateur à moindre coût”, fait remarquer le politologue, mettant l’accent sur “la facilité de construire une opinion publique pour ou contre”.

Politique vs boycott

S’il est aisé de créer et de stimuler le boycott par la voie des réseaux sociaux, il est moins évident de définir la couleur politique qu’il pourrait éventuellement prendre. “Les frontières politiques entre les partis de l’opposition et ceux de la majorité ne sont pas très claires dans le contexte marocain. On ne sait pas à quel niveau institutionnel et/ou organisationnel se situe exactement l’opposition et les deux tendances se rejoignent même parfois”, observe Ahmed El Bouz, citant en exemple de ce flou le RNI et le PJD dont “le discours est un va-et-vient entre opposition et majorité”.

“Au début, une partie des islamistes et de la gauche a exprimé sa position vis-à-vis du boycott. Mais ce n’était pas le cas des partis majoritaires au sein du Parlement”, rappelle le politologue, précisant que certains partis se sont, plus tard, clairement exprimés en faveur de ce mouvement, notamment le PPS et l’Istiqlal. “L’USFP, lui, est resté très réservé sur le sujet et le RNI se mure encore dans le silence alors que son président Aziz Akhannouch est directement concerné. Il est au cœur de la tempête et n’a apparemment pas de solution”, présume-t-il.

Si le boycott risque de prendre une couleur politique à l’avenir, son impact direct sur le gouvernement relève, lui, d’une imminence. En tout cas, ce politologue en est convaincu: “ce boycott soulève plus d’une interrogation sur l’actuel exécutif, sur sa compétence à affronter la situation, à relever les défis qui se posent à lui”. Mal partie, la gestion de la crise engendrée par le boycott remet en question la crédibilité du gouvernement. “Il a perdu cette image de l’autorité symbolique qu’il représentait d’autant que les conditions et le contexte de sa naissance ne sont pas en sa faveur”, explique Ahmed El Bouz.

En sa défaveur, le gouvernement PJD est aussi considéré comme “le premier responsable” de la crise sociale, ajoute l’analyste, pour avoir pris des décisions impopulaires depuis son prédécesseur que dirigeait Abdelilah Benkirane. “Plus aucun discours ne fera reculer le mouvement. Les messages de l’ancien et de l’actuel chef du gouvernement n’arriveront pas à convaincre les citoyens. Ce sont des décisions concrètes ayant un impact direct sur leur pouvoir d’achat qu’ils attendent désormais. Ce sera la preuve que leurs messages à eux ont été bien assimilés par le gouvernement”, affirme l’analyste. 

Pour ce dernier, le citoyen marocain a dépassé le cap de “la peur des menaces” et fait preuve “d’audace pour défendre sa position et ses intérêts”. “Le boycott s’est cultivé au sein de la société marocaine au point où on a pris l’habitude de ne plus acheter les produits ciblés. Et au-delà du boycott, le citoyen reste tout à fait libre de faire son choix selon l’offre dont il dispose et son pouvoir d’achat”, tient à préciser Ahmed El Bouz.  

Crise, quel impact?

Le gouvernement doit donc convaincre mais aussi apporter des preuves éloquentes pour reconquérir les citoyens. “Par rapport à ce qui se passe dans les pays voisins comme l’Espagne, l’Italie ou encore la Jordanie, le Maroc souffre d’un réel problème d’élites politiques” constate le politologue pour qui les élites actuelles ne font qu’aggraver la crise. “Les prises de position de certains et surtout des ministres, au début du boycott, ont servi, en fait, à armer le boycott. Peut-être que celui-ci n’aurait pas connu ces dimensions si le gouvernement avait su gérer”, prétend-t-il. 

Même si le chef du gouvernement a fini par regretter publiquement certaines déclarations de son équipe, aucune responsabilité n’est reconnue. Si le Premier ministre jordanien Hani Al-Mulqi a dû déposer sa démission lundi dernier pour avoir été l’élément déclencheur d’une vague de manifestations, le cas du Maroc est bien différent. “La culture de la démission et de l’aveu des erreurs est absente de la scène politique marocaine. Une grande partie de l’élite politique estime même que disposer d’un poste est une sorte de privilège ou une distinction. La démission signifierait ainsi la fin du parcours politique”, explique Ahmed El Bouz, précisant qu’en vérité la démission devrait plutôt représenter un nouveau souffle au parcours politique. 

Choisir de ne pas démissionner cacherait donc une crainte de perdre “le privilège”. Mais pas seulement, car, pour l’analyste, dans la vie politique, une règle a pris sa place: “le ministre ne démissionne pas, il est limogé. C’est devenu comme une sorte de règle”. Dans l’état actuel des choses, une intervention royale est à prévoir, pour ce politologue: “si la crise se poursuit ainsi, une intervention royale est possible, elle sera même inéluctable étant donné l’impact important du boycott sur l’économie nationale et sur les relations du Maroc avec ses partenaires et les investisseurs”.

Désamorcer la crise

Directe ou indirecte, l’intervention royale relève d’une évidence dictée par la gravité de la situation. “L’attentisme du gouvernement en ce moment laisse croire qu’il attend que le roi intervienne. C’est une habitude qu’à chaque crise, le roi intervienne pour la désamorcer”, déduit Ahmed El Bouz. Et de préciser que cette intervention pourrait se traduire par un remaniement gouvernemental ou autres mesures. “L’idée d’organiser des élections anticipées a toujours accompagné ce gouvernement depuis sa constitution. Mais c’est une hypothèse qui représente des difficultés opérationnelles”, reconnaît-il, soulignant que si l’échiquier politique reste le même (avec le PJD en première position) l’intérêt des élections anticipées n’est pas acquis.

Dissoudre le Parlement pourrait aussi être l’une des hypothèses à mettre sur la liste. L’article 104 de la constitution permet, en effet, au chef du gouvernement de dissoudre la Chambre des représentants, par décret pris en conseil des ministres, après avoir consulté le roi, le président de cette chambre et le président de la cour constitutionnelle. Le chef du gouvernement aura, selon le même article, à présenter devant la Chambre des représentants une déclaration portant notamment sur les motifs et les buts de cette décision. “Dissoudre le Parlement signifie automatiquement la démission du gouvernement. Dans ce cas, il faudra qu’un gouvernement par intérim assure les affaires en cours en attendant la tenue d’élections anticipées”, explique Ahmed El Bouz.

Au-delà des hypothèses devant désamorcer la crise, l’analyste tient à souligner qu’il ne faut pas oublier que le boycott en soi n’est pas le refus d’acheter certains produits. “Il est l’expression d’une colère générale contre le gouvernement, sa constitution, la situation socio-économique... Cela est intimement lié à la représentativité du citoyen par la classe politique”, déduit-il. Et de s’inquiéter si la situation ne change pas: “Le plus grand boycott, à mon sens, risque d’être celui des prochaines élections”.