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03/05/2018 12h:29 CET | Actualisé 03/05/2018 13h:51 CET

Boycott: Quand la politique se confronte à l’opinion publique

"La notion de reddition des comptes semble prendre forme dans la population."

pedrorufo via Getty Images

SOCIÉTÉ - L’opinion publique est souvent associée par les décideurs à l’ignorance et aux préjugés. Au mieux, elle est renvoyée au second plan de la décision, voire est considérée comme une simple nuisance. Un argument souvent avancé pour discréditer l’opinion publique est de la placer sur une échelle de valeurs: il y a l’opinion publique éclairée, celle des intellectuels et des puissants, et l’opinion publique irraisonnée, celle de la plèbe qu’il faut former, contenir et modeler.

Sauf que la question de l’opinion publique est intimement liée au processus qui renforce la démocratie, elle est fondatrice de la modernité de l’État et révélatrice d’un rapport naissant entre citoyens et serviteurs de la nation. L’opinion publique est alors l’empire du jugement des autres, empire qui, selon Jean-Jacques Rousseau, se divise en deux mondes: celui de la vanité de ceux qui n’existent que dans/par l’opinion des autres, et celui qui renvoie à la volonté générale qui fonde le lien politique.

Les politiques de notre pays semblent découvrir pour la première fois ce deuxième monde, celui qui crée un lien de réciprocité entre les différentes strates de la société.

Boycott: critique sociale et critique du capitalisme de connivence

Les appels à boycotter des produits de consommation relayés sur les réseaux sociaux ont eu un retentissement inédit, même étonnant pour les décideurs qui ont tergiversé face à l’ampleur du mouvement. Les éléments de langage utilisés par les élites économiques et politiques concernées renvoient à une volonté de mettre fin, par l’autorité et la vindicte, à ce qui ressemble à l’expression démocratique légitime d’un sentiment d’injustice et d’inégalité.

Dans ce boycott, il y a d’abord une critique sociale, celle qui sous-tend un nouveau modèle de développement encouragé dans les plus hautes sphères de pouvoir. C’est là que résident les prémices d’une volonté égalitariste dans la société marocaine. Preuve en est, ce boycott brasse large, on revendique tour à tour la baisse des prix des produits boycottés aussi bien qu’une justice sociale.

Evidemment, nous ne sommes pas à l’abri de l’instrumentalisation du débat qui fait rage en ce moment. La classe politique, opportuniste par définition, aura soit un discours étatiste en avançant qu’il est nécessaire de protéger les produits nationaux, soit populiste en se rangeant du côté de la population, glanant ainsi une certaine légitimité populaire.

D’ailleurs, au-delà de la critique sociale, on entend en arrière-plan la critique d’un capitalisme de connivence, celui où, par définition, le succès rime avec favoritisme et interventionnisme. Cette critique n’est pas nouvelle mais elle trouve dans le boycott une réalité permettant de dénoncer un concept souvent vague.

L’opinion publique, fondatrice de modernité

Selon Nicole d’Almeida, professeur des universités et auteur de plusieurs ouvrages sur l’opinion publique, la construction moderne de cette notion repose sur un principe de raison, d’examen et de discussion reconnu à chacun. Cela sous-tend l’encouragement de la libre expression et la prévention de toute tentative de dévoiement.

Penser l’opinion publique, c’est penser la société civile, communauté politique dotée de volontés propres. Le fait que ce boycott soit apparu sur les réseaux sociaux, espace public numérique, prouve l’ancrage de cette notion dans la modernité et encourage une vision optimiste de la société marocaine, capable d’opiner, de revendiquer et de juger.

La notion de reddition des comptes semble prendre forme dans la population qui l’impose de plus en plus à une classe politique ébahie devant l’émergence d’une opinion publique.