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17/05/2018 17h:01 CET | Actualisé 17/05/2018 17h:07 CET

Boycott: Coup de gueule d’un citoyen comme les autres

"La colère, la frustration, l’indignation et la "hogra" ont aujourd’hui une tribune, les réseaux sociaux".

Rafael Marchante / Reuters
Des manifestants protestent contre la hausse des prix du pain et du lait à Rabat, le 1er mai 2008.

Je m’invite modestement dans le débat actuel sur le boycott de certains produits marocains car, en tant que citoyen loin de toutes velléités politiques ou aspirations personnelles, je suis interpellé par ce sujet polémique qui connaît très peu de précédents dans l’histoire du Maroc.

Un peu d’histoire…

L’histoire du boycott de produits ou services à travers le monde a connu de nombreux épisodes depuis que Charles Cunningham Boycott (qui donnera son nom aux mouvements que l’on connait)  a essuyé en 1879 le refus de travailler de la part de ses fermiers maltraités.

Souvent associé à des enjeux politiques et/ou des luttes contre les discriminations, le boycott a ainsi accompagné de grands moments de l’histoire: le boycott initié par Martin Luther King des bus de Montgomery en 1955 par les Afro-Américains. Ou encore celui de la marque Outspanen Afrique du Sud pour protester contre l’Apartheid. Enfin, il convient aussi de se remémorer le boycott du sel initié par Ghandi afin de protester contre l’impôt sur le sel.

Trois exemples qui ont marqué les esprits et l’histoire et dont découlent un constat important: le boycott de produits locaux sans soubassements politiques ou liés aux considérations sanitaires demeure très rare…

Le temps des questions

Au Maroc, l’ampleur et la rapidité de la tournure prise par le boycott des marques Sidi Ali, Centrale et Afriquia en a surpris plus d’un, y compris sans nul doute, les initiateurs eux-mêmes de ce mouvement démarré sur les réseaux sociaux et dont, à ce jour, personne ne connaît l’identité.

Plusieurs  interrogations taraudent une bonne partie de la population marocaine dont je fais partie: Pourquoi en ce moment? Pourquoi spécialement ces 3 produits en particulier? Quel lien établir entre ces 3 produits? Voudrait-on viser la personne de ces dirigeants plutôt que l’entreprise? Ou s’agirait-il plutôt de leur implication politique ou de leur proximité avec le sérail?

La genèse d’une “rébellion” 2.0

Tout est parti de mensonges établis sur la base de prétendues hausses de prix de ces produits. Tout le monde, ou presque, y a cru, conforté dans cette conviction par l’absence de tout démenti immédiat de la part des marques.

Il a suffit de ce silence pour que la machine s’emballe. Un silence bien dommage quand on sait que beaucoup de politiques et d’États ont utilisé à travers les âges la diffusion de mensonges ou de contre-vérités à des fins politiques.

La propagande ou la justification d’agressions ont ainsi été diffusées par le pape Urban II pour sauver le tombeau du Christ en danger. En ont résulté les longues et meurtrières guerres des croisades.

Non loin de nous, faut-il rappeler que l’invasion de l’Irak à cause de la présence de pseudo armes de destruction massive fantômes a entraîné la destruction de certains pays arabes dont les leaders, autrefois reçus avec faste dans les palais présidentiels occidentaux, sont devenus du jour au lendemain des dictateurs et persona non grata.

Pas besoin d’avoir fait Sciences Po pour deviner à qui profitent ces complots de destruction de la civilisation et résistance arabe. Et pourtant, quand certains crient au boycott de produits marocains, personne ne bouge le petit doigt ou ne lance de hashtag approprié quand, ce lundi 14 mai, l’ambassade des Etats-Unis est transférée à Jérusalem. Est-on à ce point aveugle à l’enjeu de ce transfert et sa symbolique?

Devant le mutisme et l’incapacité de nos dirigeants, force est de constater que l’on ne manifeste plus dans la rue mais que c’est bien sur les réseaux sociaux que se propage aujourd’hui un vieux nationalisme arabe, vidé toutefois de sa substance. Nous assistons aujourd’hui à la naissance d’une forme de nationalisme saupoudrée de populisme.

La communication de crise, kesako?

L’une des leçons à tirer de la gestion de ce boycott est bien la médiocrité des dirigeants des trois entreprises concernées ainsi que du gouvernement dans leur absence pure et simple de communication.

Dans cette gestion de crise, on aura vraiment eu droit à tout! La palme revenant à un imprudent jetant de l’huile sur le feu à coup de déclarations hasardeuses. Si ces dirigeants aujourd’hui pointés du doigt sont certainement compétents dans leur domaines respectifs, il n’en demeure pas moins qu’ils souffrent d’un déficit tout aussi grave que flagrant en communication.

Une sortie médiatique pour dénoncer les mensonges diffusés autour de l’augmentation des  prix aurait pu probablement couper l’herbe sous le pied des instigateurs de ce boycott. Autres solutions qui auraient pu être employées: défendre la qualité de ces produits, mettre en lumière le rôle sociétal et social de ces entreprises, en créant de la valeur et de la richesse et en mettant en exergue leur bilan dans les domaines culturels, sportifs et caritatifs.

Mais plutôt que de s’armer de courage ou simplement de prendre au sérieux ce mouvement, certains ont choisi la politique de l’autruche pour ne pas voir ou entendre. Mais comme dit le proverbe, “qui ne dit mot consent”…

Car du courage, il en faut pour admettre ses erreurs. C’est certes un choix difficile mais incontournable pour affronter l’ire du peuple et apaiser les esprits. Un choix difficile qu’ont pourtant fait Toyota ou encore Volkswagen en admettant leurs fautes au bon moment. Certes, il convient de ne pas se précipiter, afin de ne pas commettre d’imprudences, à l’instar de M. Thierry Desmarets, patron de Total qui avait déclaré juste après la marée noire engendrée par le naufrage du navire Erika, que Total n’était pas juridiquement responsable, oubliant qu’en temps de crise, c’est l’émotion qui prend le pas sur le droit. Le slogan de Toyota est un bon credo à retenir dans ce genre de cas: “Une bonne entreprise répare les erreurs. Une grande entreprise en tire les leçons”.

Et l’État dans tout ça?

Si le but non avoué de ce mouvement est de toucher le patron marocain et sa richesse accumulée à travers les années, il va sans dire qu’on passe à côté de l’essentiel.

Ces dirigeants sont des entrepreneurs et créent de la valeur et de la richesse, que ça nous plaise ou non! C’est une réalité intangible et personne ne peut leur enlever ce rôle.

La richesse accumulée par ces personnes pose-t-elle à ce point problème? L’histoire est là pour nous rappeler que c’est la bourgeoisie remplaçant les féodaux qui a été à la source du développement des nations européennes puis américaines à ce jour. Même le grand philosophe Karl Marx, dont on fête cette année le 200e anniversaire de la naissance, loue les vertus de progrès et de la liberté de la bourgeoisie.

Il ne faut pas détruire la valeur mais la contrôler, en évitant les pratiques anti-concurrentielles et d’entente sur les prix au détriment du consommateur.

C’est le rôle de l’Etat, à l’instar des structures existantes dans les pays développés. L’Etat a un rôle primordial de régulation, de contrôle, voire de sanction contre les effets néfastes des oligarchies et les enjeux de domination qui en découlent.

Si des patrons comme M. Akhannouch ou Mme Bensalah seraient considérés aux Etats-Unis comme des stars à l’instar des premiers pionniers, de Ford, Jobs, Zuckerberg, Gates & Co, on n’hésiterait toutefois pas à les sanctionner comme il se doit en cas de non respect des règles du libéralisme: les règles de la concurrence, les pratiques d’ententes et les abus de position dominante.

Il est fort probable que ce mouvement sur le web marocain n’aurait pas eu lieu ou n’aurait pas du moins rencontré un tel engouement si les mécanismes étatiques de contrôle étaient appliqués et étaient opérationnels.

Bien que le Conseil de la Concurrence dispose d’un arsenal juridique avant-gardiste, on l’a malheureusement cantonné dans un rôle passif, probablement sous la pression de ces oligarchies et le pouvoir des lobbys. Notre pays connait donc très peu d’associations de défense de consommateurs malgré quelques tentatives timides, rapidement étouffées sans soutien de l’État et ni d’application des lois existantes comme la Loi 31-08.

Et maintenant, que fait-on?

Nos dirigeants économiques ou politiques doivent savoir écouter et comprendre la frustration de certains milieux de la population devant les richesses indécentes accumulées par certaines entités ou familles. Cette population s’est tue dans le fatalisme, peut être guidée par les préceptes de notre religion, jusqu’au moment où elle s’est révoltée en découvrant avec stupéfaction son nouveau pouvoir.

La colère, la frustration, l’indignation et la “hogra” ont aujourd’hui une tribune, les réseaux sociaux. Plus besoin de manifester dans les rues en risquant la ratonnade, plus besoin de pétitions stériles, ou même de syndicats… Cette nouvelle arme invisible change la donne. Il faut donc composer avec en restant toutefois vigilants et afin de pas se laisser aller à emprunter des chemins détournés, mus aveuglément par une pensée malveillante.  

Il faut écouter la rue et lui répondre rapidement avec des solutions immédiates et à moyen et long terme pour protéger le citoyen consom’acteur.

Il faudra encore plus de solidarité pour réduire la souffrance des plus démunis. Sont concernées nos entreprises tant industrielles que celles évoluant dans les secteurs de la santé et de l’éducation qui ne pensent qu’à amasser une fortune au dépend de détresse et la misère des parents et des familles.Quand on sait que des milliers de familles modestes mettent plus de la moitié de leurs revenus dans les frais de scolarité au détriment des besoins primaires du foyer chers à Maslow...

Si chaque école ou institut consacrait quelques bancs gratuits ou à prix abordables pour des enfants méritants issus de familles modestes, on en sauverait plusieurs de la misère et on réduirait la souffrance de leurs parents.

Nos entreprises se doivent d’être plus citoyennes que celles de l’Occident car elles ne doivent pas oublier le champ social précaire dans lequel elles évoluent. Situation aggravée par un Etat démissionnaire dans les secteurs névralgiques de la santé et de l’éducation, garants du développement des nations développées. Aveuglés par la course à la fortune, nos grands patrons ont oublié la réalité de l’Autre Maroc, ce volcan endormi qui vient de se réveiller.  

Malheur à nous si nous ne saisissons pas cette opportunité unique qui s’offre à nous pour améliorer notre futur commun.