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02/08/2018 12h:56 CET | Actualisé 02/08/2018 12h:56 CET

Boussaid: L'obsession du déficit m'a tuer

"Quelques raisons derrière le licenciement d’un ex-haut commis de l’État obnubilé par la maîtrise du budget."

Anadolu Agency via Getty Images

ÉCONOMIE - Quelques raisons derrière le licenciement d’un ex-haut commis de l’État obnubilé par la maîtrise du budget.

1) Mauvaise utilisation des dons des pays du Golfe, dont le dernier versement a été effectué cette année. Cet afflux de ressources a certes amélioré le déficit public, mais au sacrifice de tout transfert social notable. Résultat: dégradation des prestations publiques en matière de santé et d’enseignement.

2) La suppression de la caisse de compensation, grosse bouffée d’oxygène pour le budget, n’aura servi qu’à atténuer le déficit public, alors même que la facture énergétique a connu une détente de deux ans. Dans le même temps, cette austérité contra-cyclique a eu comme corollaire, le gel des crédits budgétaires assignés à des programmes sociaux comme Tayssir et le Ramed, tous deux actuellement à l’agonie. Résultat: une population précaire davantage fragilisée.

3) Penchant trop prononcé pour les exigences de la CGEM. Si tout le monde applaudit à raison le bilan de Meriem Bensaleh à la tête du patronat, c’est que sa pression sur le gouvernement a payé. Boussaid a cédé sur le remboursement du crédit TVA au profit d’une poignée de grandes entreprises aux fondamentaux solides, alors que cette ressource pouvait irriguer nombre de secteurs sociaux. Autre concession faite à la dame de fer, l’absence inouïe de tout dialogue social et des revalorisations salariales chétives pour utiliser une litote.

4) Une politique budgétaire un peu plus expansionniste dans un contexte de forte croissance (4,1%) l’année dernière aurait pu flécher davantage de ressources vers la pléthore de porosités sociales dont souffre cruellement ce pays. Or, droit dans ses bottes, Boussaid n’a jamais fait preuve d’empathie vis-à-vis des couches les plus démunies, les privant, comme s’il fallait enfoncer le clou, des retombées d’une contribution libératoire miraculeuse. Conséquence: une école dénuée de moyens, un nouveau dispositif d’assurance chômage (IPE) tronqué et une politique de ciblage des aides aux plus précaires jamais enclenchée.

5) La digitalisation de la DGI a généré des recettes fiscales en très nette augmentation sur la même base imposable. Cet apport de recettes non programmées n’aura encore une fois servi qu’à stabiliser le déficit, sans qu’une miette ne profite à une population exclue des prestations sociales les plus élémentaires. Boussaid est naturellement passé par là.

6) Contrairement à ce qui se colporte, la dette marocaine est soutenable. Elle a même, durant le mandat de Boussaid, engendré par intermittence un solde primaire positif. Cette marge de manœuvre aurait permis au ministre de lâcher un peu de lest sur les dépenses publiques, dans une logique de relance. Or, obsédé par le maintien d’un déficit bas, il a exercé une pression à la baisse sur l’emploi des ressources, se félicitant même de son orthodoxie dans un pays où les amortisseurs sociaux sont quasi-inexistants. Résultat: accentuation du chômage et pérennisation du phénomène des ni-ni.

7) La levée de tout contrôle et de toute régulation sur le marché des hydrocarbures suite à la suppression des subventions au fuel, a permis a Boussaid d’empocher des recettes fiscales exceptionnelles venant des pétroliers. Ayant honteusement fermé les yeux sur les marges stratosphériques des opérateurs, il a amputé le pouvoir d’achat des Marocains, provoquant de facto le fameux boycott dont il s’est permis de fustiger les instigateurs (ces étourdis !) dans des termes orduriers. Encore une fois, le déficit s’en est trouvé amélioré certes, mais le déclassement de la population, sa paupérisation, et son désespoir s’en sont trouvés accrus.

8) Là encore, contrairement à ce qui se dit, ni le FMI, ni la banque mondiale ne détiennent les cordons de la bourse au Maroc. Si la dette publique pèse 65% du PIB, 80% de celle-ci est interne. Elle est le fruit d’un financement national sur le marché des adjudications, dans un contexte de taux d’intérêt maintenus à un niveau très acceptable par BAM. Le Maroc était donc à l’abri d’une fluctuation des taux à l’international, taux eux-mêmes maintenus à un plancher record grâce au quantitative easing de la BCE. Il y avait moyen de s’endetter davantage pour combler le gouffre social dont meurent les classes populaires. Boussaid a préféré jouer le maintien du déficit public. Raté !

9) Monstre de conservatisme, gardien du temple de l’orthodoxie budgétaire, gestionnaire étriqué dont la méthode confine à une radinerie maladive, il a privé le pays d’une bouffée d’oxygène ô combien salutaire. Conséquence: des programmes de développement à l’arrêt (Al Hoceima), une demande intérieure en berne, un pouvoir d’achat massacré et une ambiance malsaine alimentée par un manque de confiance sans précédent dans les institutions de ce pays.

10) Autre conséquence: son limogeage (bien mérité).

Adieu, cher Monsieur, le Maroc ne vous regrettera pas.

Réda Dalil est l’auteur de “Ce Maroc que l’on refuse de voir” publié aux éditions Le Fennec (avril 2018)

Le Fennec