TUNISIE
21/02/2019 11h:46 CET

"Bourguiba", portrait inédit du "combattant suprême" par Bertrand Le Gendre, ancien rédacteur en chef du journal Le Monde (Interview)

Sorti le 20 février en France, le livre sortir le 27 février dans les librairies tunisiennes.

FETHI BELAID via Getty Images

Le livre du Journaliste et essayiste, Bertrand Le Gendre, ancien rédacteur en chef au Monde et professeur associé à l’université Panthéon-Assas Paris-II, sur la vie de Habib Bourguiba est sorti, Mercredi, en France.

La sortie tunisienne du livre est prévue pour le 27 février.

Sous le titre de “Bourguiba”, le livre paru aux éditions Fayard, revient sur le parcours du père de la Tunisie moderne à travers l’épluchage, pendant près de 3 ans, d’archives françaises, américaines, britanniques et tunisiennes rarement exploitées mais également de nombreuses rencontres avec ceux qui ont côtoyé  Habib Bourguiba.

De passage à Tunis, l’auteur du livre a accordé une interview exclusive au HuffPost Tunisie, sur son nouveau livre. 

HuffPost Tunisie: Il existe de nombreux livres sur Bourguiba, sa vie. Pourquoi ce livre et pourquoi maintenant? 

Bertrand Le Gendre: Cette biographie est d’abord le fruit d’une interrogation personnelle. Marié à une Tunisienne, je connais ce pays depuis vingt-cinq ans. Je suis curieux de son histoire à laquelle j’ai commencé à m’intéresser de près lorsque la liberté d’expression a été garantie en 2011. Avec Fayard, mon éditeur parisien, nous sommes tombés d’accord pour publier ce livre en 2019, année d’élections législatives et présidentielle en Tunisie.

Combien de temps cela vous a-t-il pris pour écrire ce livre? Quelles ont été les étapes importantes avant sa publication?

Pendant plus de trois ans, je me suis plongé dans des archives dont beaucoup n’avaient pas été exploitées. C’était ma priorité. J’ai lu aussi de près les historiens tunisiens et français, spécialistes de cette époque, et interrogé nombre de proches de Bourguiba. Tout au long de la préparation de ce livre, j’avais à portée de main les vingt-quatre volumes des discours prononcés au fil des années par Bourguiba. Cette biographie n’est pas un “Bourguiba par lui-même” mais il fallait faire entendre sa voix. 

Au bout du compte, j’espère avoir peint un tableau aussi équilibré que possible du “siècle de Bourguiba”, qui a vécu près de cent ans comme vous le savez.

Mirrorpix via Getty Images

 

L’un des moments les plus déconcertants de mes recherches a été de découvrir que les autorités françaises ont sciemment exflitré les assassins de Farhat Hached, la figure historique de l’UGTT, abandonné, une balle dans la tête, au bord d’une route à Radès en 1952. Une correspondance secrète de 1956, sur laquelle j’ai mis la main, montre qu’Alain Savary, le secrétaire d’État aux affaires étrangères, et Roger Seydoux, le haut commissaire en Tunisie, savaient qui avait fait assassiner Hached. Ils se sont arrangés pour permettre au commissaire de police Serge Gillet, la cheville ouvrière de cet assassinat, de fuir en France où il a poursuivi sa carrière sous un faux nom.

Extrait: Bouguiba a subjugué ses contemporains. L’un de ses anciens ministres, Ahmed Mestiri, parle de « magnétisme ». Un autre, Chedli Klibi, assure : « L’ascendant de Bourguiba était tel que même quand on n’était pas d’accord, on se taisait. Il exerçait sur nous une forme d’hypnose. » Un troisième, Driss Guiga, ajoute : « Même ses ennemis ont été marqués par lui. On était contre Bourguiba mais pas pour quelqu’un d’autre. » Ces témoignages tracent le portrait d’une personnalité hors du commun, dotée d’un authentique « charisme » au sens où l’entend le sociologue allemand Max Weber. Cet ascendant indiscuté l’a tôt désigné aux yeux de ses compagnons de lutte comme le « Combattant suprême », un honneur qui lui est resté

 

À qui s’adresse ce livre?

Avant tout aux non-Tunisiens, même si j’espère qu’il intéressera aussi les “enfants de Bourguiba”. Depuis les années 1960, les historiens français se sont focalisés sur la guerre d’Algérie, ils ne se sont guère intéressés à la Tunisie. Du coup, les Français connaissent mal Bourguiba. Ils savent peu de choses des trente premières années de la République tunisienne et ignorent presque tout du protectorat et de la lutte pour l’indépendance à laquelle Bourguiba s’est voué corps et âme.

Vous avez rencontré ceux qui ont côtoyé de près Habib Bourguiba. Quel a été pour vous la rencontre la plus forte, qui vous a le plus appris sur le père de l’État tunisien?

J’ai beaucoup profité de mes entretiens avec le président Béji Caïd Essebsi, Hédi Baccouche, Tahar Belkhodja, Ahmed Bennour, Ahmed Ben Salah, Béchir Ben Yahmed, Amor Chadli, Driss Guiga, Ridha Hamza, Chedli Klibi, Ahmed Mestiri, Mansour Moalla, Rachid Sfar… Anciens ministres de Bourguiba, ils m’ont éclairé sur telle ou telle décision du Combattant suprême et sur sa manière de gouverner, bien à lui. Dans leur sècheresse, les archives ne disent pas tout. Leurs témoignages étaient indispensables.

- via Getty Images

 

J’ai un regret: ne pas avoir pu m’entretenir avec l’ex-président Ben Ali, ancien ministre de Bourguiba lui aussi et pas seulement. J’ai pris contact, pour le rencontrer, avec les autorités saoudiennes. Ma demande n’a pas eu de suite. Je m’y attendais un peu.

Je me suis aussi intéressé, bien sûr, à Bourguiba l’homme privé, en recueillant les confidences de Neila Ben Ammar, la sœur de Wassila, l’ex-première dame, et de la fille de cette dernière, Nabila Ben Chedli. Sans oublier les conversations que j’ai eues avec Hajer, la fille adoptive de Wassila et de Bourguiba et avec les petits-enfants de celui-ci. Une biographie a nécessairement une dimension intime, personnelle, familiale. 

Certains le disent éclairé, d’autres dictateur... Avec un peu de recul, si vous deviez décrire Habib Bourguiba aujourd’hui à des personnes qui ne le connaissent pas, comment le qualifierez-vous? Existe-t-il un ou des Habib Bourguiba? 

Bourguiba est multiple, vous avez raison. Pour s’en tenir à l’essentiel: père de l’indépendance, promoteur du code du statut personnel, autocrate éclairé, de plus en plus imprévisible… Le président Caïd Essebsi, qui pourtant l’admire, m’a dit à ce propos: “Après son alerte cardiaque de 1967, Bourguiba aurait dû se retirer”. Non seulement le Combattant suprême n’y a pas songé mais il a gouverné, souvent diminué par la maladie, la Tunisie vingt ans encore.

Les grands hommes ont souvent du mal à quitter la scène: Churchill dans les années 1950, de Gaulle dans les années 1960… Bourguiba n’a pas échappé à ce travers en dépit de l’immense reconnaissance que lui voue le peuple tunisien. Sans lui, la Tunisie ne serait pas aujourd’hui la seule démocratie du monde arabe.

Si vous deviez retenir une anecdote sur la vie de Bourguiba, ce serait laquelle?

Lorsque Bourguiba est parti s’installer au Caire en 1945 pour continuer de l’extérieur le combat en faveur de l’indépendance, l’ambassadeur de France en Égypte a écrit au Quai d’Orsay: “Aux personnes qui l’ont approché, Bourguiba donne l’impression d’être un mégalomane vaniteux et prétentieux. Il se flatterait d’être un jour président de la République tunisienne”.

Jusqu’au bout les Français ont eu du mal à admettre que la Tunisie serait un jour indépendante. Longtemps, ils ont sous-estimé la capacité de Bourguiba à renverser le cours de l’Histoire.

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