MAROC
30/03/2018 13h:50 CET

"Razzia", un film qui oublie le peuple

"La représentation que fait le cinéaste de cette fracture, certes réelle, fait fi de toute complexité et devient par conséquent simpliste et stéréotypé."

Unite de Production/Les Films du Nouveau Monde/Artemis Productions/AlinProductions/France 3 Cinema

CINÉMA - Un instituteur luttant pour enseigner en berbère dans les montagnes de l’Atlas. Une jeune femme qui pâtit de la domination de son compagnon. Un restaurateur juif qui souffre de l’antisémitisme ordinaire. Un jeune homosexuel qui peine à s’affirmer face à son père. Une adolescente tourmentée par le passage à l’âge adulte.

Cinq visages, cinq destinés, cinq luttes mises en scène par Nabil Ayouch pour témoigner des chemins sinueux vers la liberté. Ce kaléidoscope social est pensé comme un plaidoyer sans concession pour un projet politique progressiste. Loin de se cacher derrière une neutralité artistique souvent invoquée par d’autres, le réalisateur assume l’ancrage politique de son film et s’engage plus que jamais dans la bataille culturelle qui se joue actuellement au Maroc.

“Razzia”, pour l’hégémonie culturelle

“Heureux celui qui vit selon ces désirs”. Ce proverbe berbère qui ouvre le film, est le fil d’Ariane qui relie les personnages que nous expose Nabil Ayouch. Chacun d’entre eux symbolise une cause pour laquelle s’engage le cinéaste. En refusant d’en choisir une en particulier, il se fait le porte-voix de toutes les minorités écrasées par le poids d’un corps social pétri de contradictions.

Pourquoi Salima devrait-elle rester sous la tutelle de son mari? Pourquoi Joe ne pourrait-il pas vivre dans le Casablanca cosmopolite de ses rêves? Pourquoi Hakim ne pourrait-il pas s’épanouir dans son homosexualité? Pourquoi Abdallah devrait-il faire classe en arabe? Pourquoi Inès ne pourrait-elle pas vivre sa sexualité librement? Face à ces questions, le doute n’est pas possible. Le spectateur est sommé de choisir son camp: est-il de ceux qui souhaitent l’émancipation des opprimés ou est-il de ceux qui restent insensibles à leurs souffrances?

Ad Vitam Distribution

En faisant de la liberté de choisir son destin le leitmotiv de son film, Nabil Ayouch s’engage dans une bataille culturelle pour façonner le Maroc de demain. Il a bien compris que pour transformer la société, ce n’est pas tant le pouvoir institutionnel qu’il faut prendre que les valeurs et les représentations qu’il faut faire évoluer. Un long travail de préparation où il convient de frapper les esprits, façonner l’opinion publique et installer les valeurs que l’on défend au cœur de la société. Une fois les esprits acquis, la prise de pouvoir politique devient irrémédiable.

Cette démarche ne peut être que saluée. Égrener des idées, faire émerger ses points de vue, susciter l’avènement de paradigmes de lectures sont les signes d’une société qui vit.

Le peuple: l’impensé de Nabil Ayouch

Cependant, dans le monde de Nabil Ayouch, la société est coupée en deux: d’une part les conservateurs fondamentalistes qui désirent reconstruire le présent sur le modèle d’un passé fantasmé, et de l’autre les progressistes qui souhaitent briser les structures sociales traditionnelles pour en insuffler de nouvelles. La représentation que fait le cinéaste de cette fracture, certes réelle, fait fi de toute complexité et devient par conséquent simpliste et stéréotypé. L’épris de liberté est forcément buveur de vin, lecteur de Kerouarc et fan de Queen, tandis que l’islamiste est naturellement un barbu mal fagoté ou une femme voilée aux allures de sorcière.

Ad Vitam Distribution

Certes, le propos militant souffre souvent du manque de nuance, mais c’est ce manquement qui mène le film vers un cul de sac: “Razzia” peut-il ambitionner de brosser une vaste fresque de la société marocaine alors même que son réalisateur cloisonne les champs du réel dans des schémas de pensée sclérosés?

Une fois les vulgates fondamentalistes dénoncées, Nabil Ayouch, nous livre sa définition de la société: elle n’existe pas, il n’y a que des individus. En faisant de son film une somme d’histoires personnelles, le cinéaste nie à la société sa consistance propre: le corps social n’est rien d’autre qu’un ramassis de femmes et d’hommes. Cette définition étriquée de la société mène le réalisateur à nier la possibilité d’un destin collectif dépassant les individualités. Et le voilà représentant le “peuple”: une foule violente, une cohorte de barbares privée de parole. Un monstre à mille têtes, menaçant et sale, affranchi de la raison, incapable de penser ou de proposer un projet politique: il n’a soif que de sang.

Si la démarche de Nabil Ayouch de proposer une vision de société ne peut être que salutaire, les différents choix qu’il fait nous poussent à interroger le réel progressisme affiché par le film. Son diagnostic des clivages opérants, sa définition de la société ou encore sa représentation du  “peuple”, font sans doute de “Razzia” un film bien conservateur.

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