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26/02/2019 12h:32 CET | Actualisé 26/02/2019 12h:34 CET

BLOG- L’Etat algérien, fictions et réalités

Aujourd’hui, alors que nous célébrons le 56ème anniversaire de l’indépendance, nous sommes encore loin de constituer un Etat dans l’acception actuelle du terme.

ASSOCIATED PRESS

… Le système rentier produit l’irresponsabilité comme principe général de son existence. La richesse du pays ne dépend pas du travail des Algériens mais des revenus de l’exportation du pétrole et du gaz. La richesse des individus ne dépend pas de leur travail mais de leur place dans le système rentier.

Les “gouvernants” ne dépendent pas de l’appréciation qu’en ont les “gouvernés” mais de celle des détenteurs du pouvoir réel du système rentier. Les “responsables” formels sont de fait irresponsables et les responsables réels sont cachés. Dans le système rentier, le pouvoir est occulte et les “institutions” apparentes sont fictives.

Or quand les institutions sont fictives, l’Etat lui-même est une fiction. La formule peut sembler brutale, ou injuste. Elle l’est si l’on confond, comme souvent, Etat et administration. Mais l’Etat, ce n’est pas les bureaux et la bureaucratie, les ministres et les ministères, les organigrammes et les fonctionnaires, les salaires, l’ancienneté, les guichets, les décrets, les budgets, etc.

L’Etat, c’est des institutions, c’est-à-dire un ensemble de principes, implicites et explicites, de normes fondamentales, de règles rigoureuses et impartiales qui s’imposent à tous et à chacun des citoyens et, constituant ainsi l’Etat, régissent, par l’autorité incontestée du Droit, la vie de la communauté nationale.

Aujourd’hui, alors que nous célébrons le 56ème anniversaire de l’indépendance, nous sommes encore loin de constituer un Etat dans l’acception actuelle du terme. Il faut ici préciser que l’Etat, concept et réalité, est historique. Sa nature, sa fonction, sa pertinence, varient en effet selon les conditions historiques, et doivent être évaluées par rapport au contexte mondial de l’heure. Ainsi l’Etat-nation algérien qui naît le 1er novembre 1954, qui se dote de son premier gouvernement le 19 septembre 1958, et dont l’indépendance est obtenue le 3 juillet 1962, a connu des évolutions diverses et contradictoires.

A l’indépendance, la Direction de la révolution éclate, et le pouvoir est pris, contre ses institutions légitimes, le GPRA et le CNRA, par Ahmed Ben Bella et Houari Boumediene. Le régime qui s’instaure alors se caractérise par l’autoritarisme et la violence politique que permet la disposition de la force armée au service d’une conception archéo-oligarchique du pouvoir. D’emblée le régime se dote des apparences politiques d’une « démocratie populaire ». Est installé un « FLN » ou un « Parti du FLN », comme parti unique qui s’approprie le sigle du Front de Libération Nationale créé à la veille de la Guerre d’indépendance par Mohamed Larbi Ben M’hidi, Mostefa Ben Boulaid, Rabah Bitat, Mohamed Boudiaf, Didouche Mourad et Krim Belkacem.

Le nouveau pouvoir s’approprie le nom d’un FLN qui rend son dernier souffle au moment où il accomplit sa mission héroïque : l’indépendance d’un pays maintenu sous domination coloniale pendant 132 ans ! Le « parti du FLN » n’en est pas un. Ni parti unique, ni même parti politique, il est une des administrations du pouvoir détenu depuis et, sous une forme ou une autre, jusqu’à nos jours par ceux qui contrôlent et disposent de la force armée.

Autre sacrifice aux apparences, les élections. Qu’il s’agisse de celle de l’Assemblée constituante de 1962 ou, sans exception aucune, de toutes les suivantes, législatives, locales ou présidentielles, les élections n’ont jamais permis aux Algériens de choisir librement leurs représentants. Les élections ont servi de nombreuses tentatives stériles de légitimation du régime, stériles et négatives dans la mesure où elles discréditaient à chaque fois un peu plus aux yeux des Algériens les élections comme instrument démocratique.

Aujourd’hui, alors que crise ouverte depuis octobre 1988 (et dont les racines remontent évidemment bien plus haut), soit depuis trente ans, (à l’échelle de la vie humaine, une éternité !) n’est toujours pas résolue, il est plus que jamais nécessaire d’aller à l’essentiel, c’est-à-dire à la solution du problème de la nature même du régime, archaïque, autoritaire et rentier, qui empêche le progrès de la société et le développement du pays. A ce stade de profonde gravité de la crise, il faut pouvoir considérer objectivement les continuités possibles et les ruptures nécessaires pour que l’Algérie se donne les chances de continuer à exister en tant qu’Etat-nation dans le monde de demain.

Les continuités utiles se situent dans la nature même des valeurs qui ont permis l’émergence de l’Etat-nation algérien il y a un peu plus d’un demi-siècle maintenant, et les ruptures nécessaires également. Il s’agit des valeurs de liberté, de justice et de dignité, qui, présentes à des degrés divers dans la société algérienne dominée, ont été portées efficacement par une élite nationale, peu nombreuse mais déterminée, une minorité agissante de plusieurs générations de jeunes militants politiques, depuis l’Etoile Nord-Africaine jusqu’au Front de Libération Nationale. Cette élite, en deux générations environ, de celle de Messali à celle de Boudiaf, a forgé les concepts et les instruments politiques de la libération du peuple algérien du colonialisme.

Dans les conditions prévalant actuellement, il n’y a pas d’équivalent à cette élite nationale et, a fortiori donc, à ce qu’elle a produit au profit du progrès historique accompli par la société algérienne. Une telle élite émergera, éventuellement, si elle est capable de produire les concepts et les instruments politiques du progrès de la société dans le monde d’aujourd’hui. En l’occurrence, il s’agira notamment de donner corps aux valeurs de liberté, de justice, de dignité, de façon pertinente, convaincante et efficace, celles-ci devant s’incarner dans les institutions, dans l’Etat, dans l’économie et la culture.

Fondamentalement, la réforme institutionnelle qui s’impose en priorité aujourd’hui devrait mettre en adéquation pouvoir et responsabilité. Ceux qui exercent le pouvoir devraient en assumer la responsabilité, et les “responsables” devraient effectivement disposer du pouvoir qu’ils sont censés exercer.

Face à la gravité de la crise, les détenteurs du pouvoir devraient contribuer à la mise en œuvre de ce principe. En respectant la Constitution en vigueur, malgré ses déficiences, et les institutions en place, malgré leur inanité, ils devraient user de leur pouvoir pour favoriser la mise en place des conditions effectives d’un changement réel qui, notamment, devra passer, tôt ou tard, par la tenue d’élections crédibles, et donc ouvertes, informées, libres et transparentes. …

Extrait de « Travailler ! », qui vient de paraître aux éditions Chihab