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11/06/2018 17h:31 CET | Actualisé 11/06/2018 17h:31 CET

Les non-dits du boycott du lait

"Le boycott constitue une situation inédite qui devrait inciter les décideurs à réfléchir à des solutions urgentes."

Mohamed Taher SrairiIRI

Le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière - Proverbe français

Bien des écrits ont été publiés depuis le début de la campagne de boycott du lait, à la fin du mois d’avril. Nonobstant les sorties médiatiques ratées de certains responsables politiques et des cadres de la société laitière visée par ce boycott, aucun débat dépassionné n’a vraiment eu lieu pour tenter d’élucider l’adhésion de tant de citoyens à ce mouvement spontané. Pourtant, si ce dernier a suscité une telle ferveur, c’est qu’il doit y avoir des raisons profondément ancrées dans la société marocaine. Cet écrit vise à tenter de les identifier en partant d’une analyse minutieuse de l’état de la filière lait.

Des carences de communication manifestes de la part des acteurs de l’approvisionnement laitier

Une filière ne peut se targuer d’avoir un fonctionnement sain, que si elle dispose d’espaces de débat régulier entre ses différents acteurs. Pour un produit aussi complexe que le lait, qui octroie des opportunités de transformation en des dérivés à haute valeur (beurre, fromage et yaourt), des efforts continus sont requis pour rendre clairs les enjeux de la filière. Des éleveurs, aux collecteurs puis aux transformateurs et enfin aux consommateurs, des discussions encadrées par un arbitrage neutre doivent avoir lieu.

Or le boycott a révélé l’ampleur des blocages à tous les niveaux et renforcé l’impression d’une désarticulation des principaux maillons de la filière. Si la fixation concerne en premier lieu le prix à la consommation (focalisée sur le lait de boisson), l’opinion publique ignore tout des autres prix dans la filière: prix au départ de la ferme (auquel est payé l’éleveur) et prix à la collecte (auquel sont payées les coopératives d’éleveurs qui agrègent le lait et le réfrigèrent avant sa livraison aux industriels), ainsi que leurs variations saisonnières. Pire, rien ne se dit du prix de revient du lait, dans la diversité des élevages bovins (selon l’effectif du cheptel, les investissements consentis et les niveaux de productivité), malgré des difficultés manifestes à nourrir le bétail, dans un pays surtout aride, et qui impliquent des pertes économiques pour de nombreuses étables, mais qu’elles ne réalisent que rarement car ne tenant pas une comptabilité précise.

L’opinion publique ignore aussi les réalités concrètes de gestion de la qualité du lait et les défis qu’elles imposent. En effet, l’offre est atomisée puisque la majorité des éleveurs ont moins de cinq vaches, signifiant une valeur monétaire limitée du lait livré au quotidien, souvent inférieure aux coûts des analyses conventionnelles. Par conséquent, les analyses de qualité ne peuvent pas être effectuées par élevage. Aussi, les organes de gouvernance de la filière, telle que la Fédération Interprofessionnelle Marocaine du Lait, seraient-ils avisés d’œuvrer à ce que les grilles de paiement du lait soient rendues publiques? Cela constitue un préalable incontournable à la rémunération du lait collecté par les coopératives d’éleveurs, dans la transparence. Car il ne suffit pas d’évoquer la régularité des revenus versés aux éleveurs pour prétendre que la filière fonctionne bien, alors qu’en réalité, l’industrie de la transformation est en position de juge et partie, lorsque le paiement du lait à la qualité est étudié ...

Une inexorable érosion du pouvoir d’achat avec des effets marqués sur la consommation du lait

Outre le manque de communication, la filière a aussi souffert ces toutes dernières années, de l’aveu même de l’industriel ciblé par le boycott, d’une tendance de recul de la consommation, dont les niveaux moyens (l’équivalent de 70 litres de lait par habitant et par an) demeurent très limités par rapport aux standards internationaux. Arguant de l’influence grandissante des réseaux sociaux, dont certains ont médiatisé de supposés méfaits du lait sur la santé humaine, l’industrie s’est engouffrée dans le simplisme de cette hypothèse, la considérant comme l’unique explication au ralentissement de ses ventes.

Or, le mal est bien plus insidieux et il traduit d’abord l’érosion du pouvoir d’achat des couches sociales aptes à acheter du lait, c’est-à-dire les classes moyennes et nanties. Car il ne faut pas se leurrer, les classes démunies, largement majoritaires, ne peuvent en aucun cas accéder régulièrement aux dérivés puisque même le lait de boisson demeure un produit de luxe pour elles. Cela explique le relatif essor récent des filières informelles (‘mahlabates’ et lieux de vente de proximité), où les prix sont moindres, malgré les risques pour la santé publique…

La filière dans son ensemble a donc encore besoin de sérieux efforts pour stimuler la consommation. Il ne s’agit pas de se contenter de marteler que les prix du lait à la consommation sont équivalents à ceux dans des pays plus évolués. Tout simplement car les revenus au Maroc, notamment les plus bas (SMIG), sont près de cinq fois plus limités que dans ces pays, ce qui y explique une consommation bien moindre, exacerbant les carences nutritionnelles (protéines animales, vitamine A, etc.) pour de larges franges de la population, et qui sont régulièrement pointées du doigt dans des rapports internationaux.

Un passé tumultueux, propice aux tourments

La structure de la filière laitière au Maroc est passée par des développements mouvementés. En une trentaine d’années, la concentration de la collecte de lait cru par la société leader sur le marché s’est accélérée, suite aux difficultés éprouvées par de nombreuses coopératives de transformation, détenues par des groupements d’éleveurs, souvent mises à mal par des malversations internes et qui ont précipité la récupération de leurs parts du marché par d’autres opérateurs... De ce fait, la société leader, aujourd’hui ciblée par ce boycott d’ampleur, opère en situation de quasi oligopole, en position de force pour influer sur les prix à la consommation. C’est d’ailleurs ce qui a été noté à l’été 2013, lorsque les pouvoirs publics ont entériné une hausse des prix du lait à la consommation, sous prétexte que les éleveurs souffraient de l’augmentation de leurs charges de production. Par conséquent, face à cette situation d’oligopole, le consommateur a vite fait de reporter tous les maux sur le leader du marché, ce dernier s’exposant davantage à la vindicte des classes moyennes.

En conclusion, le boycott révèle de nombreuses failles de gouvernance au sein de la filière lait au Maroc. Il montre que les ambitions de promotion de l’élevage bovin, portées par la stratégie agricole actuelle (le Plan Maroc Vert), ne peuvent ignorer la réalité économique: celle du pouvoir d’achat mais aussi celle de des éleveurs pour qu’ils assurent la résilience de leurs activités. Vu les possibilités limitées d’exportations, le Maroc n’étant pas compétitif sur le marché mondial, il importe de repenser l’essor de la production par rapport à la demande locale et aussi au regard d’usages durable des ressources, notamment hydriques. Le boycott dévoile en aval de la chaîne une situation d’oligopole qui renforce l’impression des consommateurs, de plus en plus lucides, d’être abusés par les industriels, et qui ont vite fait de reporter leur mécontentement sur le leader du le marché. Le boycott constitue donc une situation inédite qui devrait inciter les décideurs à réfléchir à des solutions urgentes pour sortir de logiques rentières: comment augmenter la valeur en promouvant en priorité la consommation des plus humbles, à travers des prix accessible? Comment réconcilier les consommateurs avec une société privée, filiale d’une multinationale réputée, pour qu’elle continue de maintenir ses activités, tout en créant les conditions d’une croissance inclusive, profitant à tous les opérateurs?