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18/09/2018 10h:18 CET | Actualisé 18/09/2018 12h:42 CET

BLOG - Fatwas politiques : les joueurs de religion

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Un poster de propagande de l'armée française durant la colonisation de l'Algérie. 

Au cours de son histoire, et particulièrement depuis l’épopée napoléonienne, la France s’est présentée, au gré de ses intérêts, comme « puissance musulmane ». Il faut entendre par-là la puissance impérialiste la plus à même de comprendre et de défendre les intérêts des populations musulmanes sur lesquelles elle veut ou cherche à exercer sa tutelle. Ce sentiment qui l’accompagne dans son aventure colonialiste sera souvent mis en avant afin de subjuguer davantage les populations soumises, de s’assurer de leur soutien et de prévenir sinon affaiblir toute résistance. À cet effet, parmi les armes et moyens utilisés, il y a les fatwas délivrées par une ou plusieurs autorités religieuses, des Oulémas en l’occurrence, seuls qualifiés pour en émettre, et qui visent toutes la soumission durable des populations des colonies ou des zones d’influence.

Cela va entraîner un déplacement du champ d’investigation de la fatwa du domaine religieux à celui plus large de la politique, mais plus difficile à contrôler et plus dangereux comme l’histoire le démontrera.

Après les Croisades, l’expédition d’Égypte de Bonaparte, plus contemporaine, représente une rencontre déterminante entre la France et l’Islam. Mais ce premier contact fut historiquement court et presque sans conséquences, si ce n’est dans le domaine culturel avec la naissance de l’égyptologie comme champ d’études à part entière. L’aspect culturel est cependant considéré comme un axe important dans la politique impérialiste des puissances.

La conquête de l’Algérie va, au contraire, mettre la France au contact de l’Islam pour une très longue période, avec des populations ethniquement diversifiées, mais islamisées depuis des siècles. La place primordiale de la religion dans la vie des populations algériennes fait de l’Islam un facteur important à ne pas négliger pour qui veut exercer son autorité, fut-il étranger. Les officiers coloniaux furent les premiers spécialistes à décrire cette emprise de la religion sur les populations et la nécessité de la contrôler.

De ce désir de contrôler va découler toute la politique de la France vis-à-vis de l’Islam, et plus tard dans le monde arabe, lors des luttes d’influence avec l’Angleterre.

Si les armes soumettent les corps, il en est différemment des esprits. En Algérie, l’armée coloniale s’impose, bien que difficilement et malgré sa supériorité. Mais cela ne suffit pas. Personne n’accepte cette présence étrangère d’autant plus honnie qu’elle est le fait des infidèles, les roumis, les ennemis historiques de l’Islam.

Afin de donner à sa guerre contre l’Emir Abdelkader une sorte de « légitimité » et convaincre les tribus qui le soutiennent de l’inanité de la résistance, la France va utiliser parallèlement à la force militaire, l’arme de la religion. C’est ainsi que germa l’idée d’une fatwa à solliciter auprès d’éminentes autorités religieuses , déclarant licite et même recommandée la soumission, lorsque le combat paraît sans issue.

A cet effet, un personnage interlope, tout indiqué pour cette mission, entre en scène : c’est le tristement célèbre Léon Roches.

Léon Roches arrive en 1832 en Algérie où son père, officier de Bugeaud, s’est installé comme colon, après avoir accaparé des terres agricoles. Amoureux, semble-t-il, d’une musulmane, il apprend rapidement l’arabe, devient traducteur de l’armée, puis officier de cavalerie de 1835 à 1839.

Profil parfait pour un apprenti-espion. Espion parfait comme va le révéler la suite de son histoire, malgré les polémiques et l’angélisme feint ou sincère des historiens français à son égard.

Lors de la trêve induite par le traité de la Tafna, il devient le secrétaire personnel de l’Emir Abdelkader qu’ il convainc de sa conversion à l’islam et épouse même une musulmane. Durant cette période, il vit dans l’intimité absolue de l’Emir et de sa famille, se retrouvant par la même occasion aux premières loges pour observer, s’informer… et surtout informer.

La fin de la trêve et la reprise des hostilités entre les armées de Bugeaud et les troupes d’Abdelkader mettent un terme à son aventure : il abandonne l’islam et Abdelkader qu’ il ne reverra plus jamais. Mais sa mission d’information était accomplie.

Dans son livre de référence, « Trente-deux ans à travers l’Islam », Léon Roches raconte dans le détail sa mission, qu’ il accomplit avec ferveur et une grande assurance. On sent bien, à la lecture de son livre, qu’il goutte beaucoup au plaisir de se faire passer pour un musulman algérien, toujours bien reçu là où sa mission le menait.

Pour en revenir à sa mission, celle-ci consiste à obtenir des autorités religieuses de Kairouan en Tunisie, une fatwa reconnaissant l’inanité de la résistance d’Abdelkader , sur la base bien sûr des dispositions de la jurisprudence islamique qui admet la soumission lorsque le combat paraît désespéré, avec certaines garanties comme la liberté de pratique du culte : «Quand un peuple musulman , dont le territoire a été envahi par les infidèles… et quand il est certain que la continuation de la guerre ne peut amener que misère, ruine et mort pour les musulmans, sans aucune chance de vaincre…, tout en conservant l’espoir de secouer leur joug…, ce peuple peut accepter leur domination, à la condition expresse qu’il conserve le libre exercice de leur religion et que leurs femmes et leurs filles soient respectées. » Naturellement, comme l’écrit Léon Roches , « les beaux soltanis (Louis d’or) habilement déposés par mes moqaddems, et par moi dans les mains des Oulémas ont puissamment appuyé les textes des commentateurs favorables à la paix. »

Mais pour que cette fatwa ne souffrit d’aucune contestation, il faut la faire entériner par les autres plus grandes autorités religieuses que sont les Oulémas du Caire et de La Mecque. Qu’ à Dieu ne plaise, la mission se déroule comme prévu et personne ne soupçonne ce pseudo-musulman algérien.

Le 18 août 1841, les Oulémas de Kairouan établissent une fatwa qui admet la soumission des combattants musulmans d’Algérie. Le 6 novembre 1841, la même fatwa est approuvée par les autorités religieuses de l’université d’El-Azhar. Le 8 janvier 1842, après un entretien de Léon Roches avec le grand Cherif de La Mecque, la fatwa de Kairouan est entérinée et un exemplaire transmis à Bugeaud par le consul de France à Djeddah.

Après cela, Roches est , malgré son déguisement, démasqué par deux Algériens qui se trouvait en Arabie. Sauvé in extremis d’une mort certaine, il retourne en France dans des conditions rocambolesques, amplement détaillées dans son livre.

Toute sa vie a été une vie de fausseté et de fourberie. Malgré cela, il reste encore des historiens français pour affirmer que Abdelkader lui a gardé son affection malgré sa trahison. Il feignent cependant d’oublier qu’il l’a traité de « joueur de religion », ce qui, dans sa bouche et pour un musulman, est la pire des ignominies.

Mohamed Cherif SAHLI, auteur du fameux « Décoloniser l’Histoire », traite longuement de la falsification de l’Histoire par les puissances impérialistes, dans un but d’asservissement des peuples. Le faux est utilisé comme une arme fatale face à des populations maintenues délibérément dans l’ignorance. Lors du soulèvement de 1871, de fausses lettres de condamnation portant le sceau et la signature de l’Emir Abdelkader sont diffusées avec grande publicité par l’occupant français. Sans entrer dans les détails, tous les éléments disqualifiant ces prétendues missives sont réunis par M.S.SAHLI , d’autant plus que le propre fils de l’Emir y participe, prétendument « contre le gré de son père » comme voulait le faire croire les autorités coloniales.

Quelques décennies plus tard, les contradictions entre puissances impérialistes s’exacerbent. La France et la Grande-Bretagne sont en compétition au Levant, comme on désignait alors le Moyen-Orient , pour le partage de zones d’influence, surtout depuis que la dynastie ottomane commence à présenter des signes de faiblesse et que ce qui reste de l’empire vit ses derniers soubresauts.

La première guerre mondiale va précipiter les événements dans cette partie du monde, surtout après l’entrée en guerre des Ottomans aux côtés des pays de l’Axe (Allemagne , Italie , Japon).

Les appels des Turcs pour soulever les musulmans des colonies contre la France et la Grande-Bretagne s’avèrent vains. Non seulement les populations ne bougent pas, mais elles participent grandement à l’effort de guerre.

Dans ce contexte, la France particulièrement va multiplier les tentatives pour disqualifier le sultan ottoman considéré comme un usurpateur puisque le Khalife doit être prioritairement un Arabe. Des fatwas sont ainsi émises, fortement argumentées, qui tranchent en faveur du Cherif de La Mecque , lui-même bien content de se débarrasser de la tutelle et de la présence ottomanes, devenues intolérables , en rêvant à la fiction d’un grand royaume arabe que lui font miroiter Français et surtout Anglais. Mais les promesses n’existent que pour ceux qui y croient.

Des décennies plus tard, l’Occident fera grand bruit autour des fatwas en tout genre émises par des organisations terroristes ou autres. La plus célèbre reste celle condamnant à mort l’écrivain anglo-pakistanais Salman Rushdie dont le livre « Les versets sataniques » était jugé comme outrageant envers la personne du Prophète de l’Islam.

Les fatwas politiques sont devenues monnaie courante et n’étonnent plus personne. A la suite de l’intervention américaine en Irak en 2003, un Cheikh d’al-Azhar, Mohamed Nabawi el-Ech, à émis une fatwa interdisant a tout État musulman d’établir des relations avec le Conseil de gouvernement irakien , au motif que ce dernier n’a aucune légitimité ni spirituelle ni temporelle .

Une fatwa pareille, soit dit en passant, est applicable à tous les régimes arabes, de quelque nature qu’ils soient. Mais ce n’est pas le propos.

Après une entrevue pas très glorieuse avec l’ambassadeur des États-Unis, le très glorieux cheikh Tantaoui, recteur de la non moins glorieuse université d’al-Azhar, a condamné et rejeté la fatwa de son collègue en déclarant : « Le rôle d’al-Azhar se limite à l’Égypte. »

Ses glorieux collègues du 19ème siècle auraient été bien inspirés s’ils avaient fait la même réponse à Léon Roches, ce joueur de religion.