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22/02/2019 11h:35 CET | Actualisé 22/02/2019 11h:35 CET

BLOG- Le paradoxe algérien et l’éveil de la jeunesse

Cette jeunesse perdue entre un discours passéiste-métaphysique qui sclérose la pensée critique et le mythe d’un Eldorado outre-mer qui les attire comme une lumière éblouissante se perd à se chercher dans un passé mythifié et un au-delà magnifié

Zohra Bensemra / Reuters

L’Algérie est en effervescence depuis l’annonce d’un cinquième mandat non pas par le candidat mais par un quatuor qui chante la même litanie depuis de longues années. Cette annonce en grandes pompes carnavalesques a mis le feu aux poudres, provoquant la colère d’une jeunesse qui a cessé de vivre et d’espérer depuis le début des années 90.

Parmi cette majorité ignorée, marginalisée, une bonne partie n’a connu comme chef de l’Etat que Bouteflika. C’est certainement pour cette raison que certains se jettent à la mer, dans l’espoir de découvrir d’autres horizons, d’autres visages, d’autres discours. Les moins chanceux finissent comme nourritures de poissons d’autres sont rejetés par la mer une fois rassasiée.

Cette jeunesse perdue entre un discours passéiste-métaphysique qui sclérose la pensée critique et le mythe d’un Eldorado outre-mer qui les attire comme une lumière éblouissante se perd à se chercher dans un passé mythifié et un au-delà magnifié. Cette jeunesse se surprend pourtant à rêver de liberté, de justice, de progrès, de modernité, d’un pays où il fait bon vivre comme dans les pays européens… Mais ce rêve est inspiré par Satan.

Les jeunes replongent vite dans le cauchemar halal, celui d’une réalité meublée de sobriété, d’ascétisme, de frustrations, de privations, de prières, de psalmodies, bref, de religiosité à satiétés. Même les espaces publics et privés en sont gavés. Cette génération est le produit d’une école investie par les prédicateurs wahabites depuis les années 80, avec la complicité tacite d’un système en quête de légitimité après l’essoufflement de la légitimité historique.

L’abolition de l’esprit critique, des débats d’idées, des confrontations des expériences humaines, des différences culturelles, cultuelles, linguistiques et idéologiques, des thèses scientifiques et autres connaissances permettant l’ouverture des esprits, ont produit une génération de consommateurs de discours chimériques de charlatans et autres prédicateurs de l’apocalypse.

La jeunesse en phase de développement de sa personnalité, en quête de repères, de balises, en crise d’identité, préparée par une école dominée par le wahabisme, a été sensible à cet appel de sirènes séduisant par sa rhétorique, ses métaphores, ses analogies, ses promesses, son radicalisme…

De la révolution iranienne détournée de ses origines sociales et ouvrières, à l’illusion du califat daéchien, en passant par le mirage des moudjahidine afghans et la tragédie algérienne qui est l’œuvre d’un pouvoir prédateur et du wahabisme sanguinaire, la jeunesse algérienne a été le creuset des contradictions historiques de toute une nation qui n’a pas réussi à se construire autour d’un projet national consensuel, ni à se prémunir des risque d’un éclatement qui la guète toujours.

Pourtant au lendemain d’Octobre 88, l’espoir et le rêve d’une nouvelle Algérie semblaient permis en dépit de l’hégémonie du wahabisme. Cette hégémonie n’était pas quantitative mais qualitative. Lors des élections de décembre 1992, le FIS n’a récolté que 23% des 12 millions du corps électoral. Mais par la grâce de la loi électorale inique, ces 23% ont permis au FIS de rafler la majorité absolue des siège de l’APN. Le courant dit nationaliste incarné par le FLN en déroute soutenu par le FFS émergeant, a tenté un arbitrage entre le parti vainqueur et les vrais vaincus, le cabinet noir. Ce dernier a été secouru paradoxalement par le courant dit «démocratique» qui ont appelé à l’arrêt du processus électoral avec la bénédiction d’une presse qui a présenté l’armée comme unique rempart contre l’iranisation de l’Algérie.

Le FLN entre dans l’opposition, les démocrates deviennent les alliés du système, le FFS adopte sa ligne de oui mais ou de non mais, les courants islamiste se divisent et l’Algérie entame sa décennie rouge faite de sang, de larmes, de deuil, de méfiances, de haine, de divisions… C’est pendant cette décennie que les forces vives de la société allaient être laminées.

Le mouvement syndical combatif au sein de l’UGTA, le mouvement étudient, le mouvement féministe, les comités de quartiers…ont été marginalisé à dessein et ont perdu l’initiative avant de s’effriter et céder la place à une classe clientéliste qui a réussi à occuper tous les espaces publics vidant la société de sa substance, alors que la classe moyenne allait tout simplement disparaître et du coup, la voie et la voix s’ouvrent devant la médiocrité et l’incompétence à tous les niveaux de gouvernance politique, économique, sociale et culturelle.

C’est dans ce contexte de crise sécuritaire gravissime que la stratégie de prédation allait être mise en œuvre et que les prédateurs allaient tisser leur toile en commençant par le détournement du foncier urbain, industriel, agricole avant de s’attaquer aux deniers publics via les banques privées notamment Khalifa Bank et la BCIA qui ont fourni les capitaux de façon illicite aux nouveaux riches qui se recrutent dans tous les secteurs d’activité et tous les niveaux des rouages et institutions de l’Etat. Les vingt ans de règne de Bouteflika n’ont fait que changer un clan par un autre tout en approfondissant la déchéance moral et en généralisant la corruption à tous les échelons. Il n’est donc pas étonnant que les bénéficiaires de ce système prédateur, veuillent pérenniser leur mainmise sur les leviers de commandes et les vannes des richesses du pays.

Cet attachement viscéral au pouvoir est d’autant plus vital pour les promoteurs du 5ème mandat, que les oligarques s’affichent ouvertement comme étant le centre de décision. Cependant, le clan au pouvoir ne s’attendait pas à cet éveil brutal de la jeunesse qui refuse la momification de l’Etat et de ses institutions.

Après son long silence qui s’apparentait au laxisme, à l’insouciance, voire à un soutien implicite à la gestion chaotique des affaires publiques, la jeunesse commence à exprimer sa colère et à vomir sa haine contre les symboles d’un système perçu comme celui qui les a privés de leur patrie, de leurs droits de citoyens, perçu comme celui qui a pris en otage le pays, l’Etat, les institution, perçu comme celui qui a fait de l’Algérie la risée des autres nations. Cette explosion de la jeunesse est l’expression d’un ras-le-bol général et d’une volonté manifeste de se réapproprier leur destin, leur Etat et les exigences de justice, de liberté et de probité.