MAROC
25/12/2018 17h:31 CET | Actualisé 25/12/2018 18h:46 CET

BLOG - Imlil: Le jour d'après, témoignage d'une ressortissante britannique vivant à Imlil

"L’air était lourd de chagrin. Chaque conversation commençait par 'Je suis vraiment désolé'…", témoigne cette ressortissante britannique qui vit à Imlil.

Alice Hunter Morrison

Journaliste écossaise installée à Imlil, petite bourgade dans les montagnes de l’Atlas devenue tristement célèbre après le meurtre des deux jeunes touristes scandinaves dont les corps ont été retrouvés décapités lundi dernier, Alice Morrison a choisi de briser le silence, s’exprimant à maintes reprises au nom des habitants de son village. À travers son témoignage émouvant, l’aventurière de 54 ans porte sa voix contre le terrorisme, mais aussi contre les amalgames. 

Après la diffusion d’une vidéo où on la voix s’exprimer en arabe et en anglais pour partager son chagrin et celui des villageois, filmée lors du rassemblement d’Imlil, elle décide de se lancer dans l’écriture d’un long plaidoyer où elle livre son histoire et le bouleversement qu’a causé la terrible nouvelle de ce double homicide sordide dans son village. Dans ce blog, elle raconte son expérience en tant que membre de cette petite communauté paisible.

alicemorrison.co.uk
Les habitants d'Imlil venus pour fêter ensemble le festival annuel de la montagne, et célébrer la mémoire de Maren Ueland, 28 ans, de Norvège, et Louisa Vesterager Jespersen, 24 ans, du Danemark.

“Terrorism has no religion” (Le terrorisme n’a pas de religion). Cette bannière, portée par une belle petite fille marocaine dans mon vilage d’Imlil, dit tout. Le terrorisme n’a pas de religion, ni de place dans l’humanité et pourtant, il est le fléau de notre époque.

Je me promenais dans les rues d’Essaouira la semaine dernière quand mon amie Annika m’a arrêté. “As-tu entendu?”, a-t-elle demandé. “À propos des deux femmes assassinées à Sidi Chamharouch?”. Je ne pouvais pas comprendre ce qu’elle disait au début. Deux femmes assassinées dans les montagnes de l’Atlas, les glorieuses et splendides montagnes, sur un chemin que j’emprunte tout le temps seule pour marcher et courir? Comment cela pourrait-il être vrai?, me demandais-je. Les détails ont alors commencé à sortir et je pensais que c’était peut-être une sorte d’“accident horrible”, que les hommes étaient drogués, voulaient faire la fête avec les filles et que tout avait mal tourné et que tout s’était terriblement mal passé. Ou peut-être était-ce une personne souffrant de troubles mentaux.

Deux jours plus tard, la vérité était apparue: les deux jeunes femmes avaient été vilement assassinées par trois hommes venus expressément à la montagne dans ce dessein. Leur mort est inimaginable. Endurer une telle peur, une telle douleur et être filmée dans ces moments pour promouvoir un code de haine et une religion détournée. Je ne peux pas y penser. Je prie pour qu’elles aient trouvé la paix. Mes pensées vont constamment à leurs familles.

Alicemorrison.co.uk
La fête de la montagne à Imlil est dédiée à la mémoire des deux filles. Une sorte de sanctuaire a été aménagé pour leur rendre un dernier hommage.

De retour à Imlil, j’ai trouvé une communauté dévastée. “Nous sommes vraiment navrés. Nous sommes si tristes. Puisse Dieu leur témoigner miséricorde ainsi qu’à leurs familles. Ce n’est pas notre genre (de traiter les gens ainsi). Ce n’est pas l’islam. Comment cela pourrait-il arriver ici? Dans nos montagnes?”, se désolait mon propriétaire, un homme profondément religieux et bon, qui était venu me voir. Il est dans la mi-cinquantaine avec quatre filles et une petite-fille. Il s’est assis sur mon canapé et pendant que nous parlions, les larmes coulaient. “Elles étaient aussi nos filles”, dit-il. 

Alicemorrison.co.uk
Un guide de montagne dépose une rose blanche et allume une bougie en souvenir des deux jeunes filles lors du festival de la montagne.

Samedi, c’était le festival annuel de la montagne à Imlil. C’est généralement une grande fête, mais cette année, elle a été transformée en commémoration dédiée à Maren et Louisa. Des centaines de personnes de toutes les communautés environnantes sont venues rendre hommage. Un sanctuaire pour les deux jeunes femmes a été aménagé et le chemin qui y mène était parsemé de roses blanches et de bougies. Nous avons tous reçu une rose blanche à poser. Les éclaireuses, “girl scouts”, ont chanté et nous avons formé un vaste cercle silencieux pour montrer notre solidarité. L’air était lourd de chagrin. Chaque conversation commençait par “Je suis vraiment désolé…”

On m’a demandé de parler parce que je suis une étrangère vivant ici et que je parle arabe. J’ai alors dit ce que je ressentais et ce que je crois. Je voudrais vous le redire:

“Mes plus sincères condoléances aux familles de Maren et de Louisa, que Dieu soit avec elles. J’habite à Imlil, juste en haut de la colline, et cet acte va à l’encontre de tout ce que j’ai vécu ici. Ces terroristes sont des hommes sans cœur, ni âme. Leur extrémisme pervers ne représente ni les Marocains, ni les musulmans. Ce que j’ai trouvé ici au Maroc, parmi vous, c’est l’hospitalité, l’honnêteté, la sincérité, la gentillesse et l’amour. Je suis honorée et fière de vivre ici avec vous. La paix soit sur vous”.

alicemorrison.co.uk
Nous avons formé un grand cercle silencieux en signe d solidarité

Je voyage toute seule au Maroc. Je marche et je cours toute seule dans les montagnes. Est-ce que je me sens toujours en sécurité et est-il sûr pour vous de venir visiter? Oui et oui. Mais s’il vous plaît, utilisez un guide lorsque vous venez et ne campez pas vous-même dans des endroits isolés. En plus d’assurer votre sécurité, un guide pourra également vous renseigner sur l’Atlas et les gens qui y vivent, vous permettant ainsi de vivre une meilleure expérience.

Bien sûr, j’avais un premier sentiment de peur. J’ai dépassé l’endroit où les femmes ont été tuées à plusieurs reprises et j’ai su que les hommes qui avaient commis ce crime ignoble se sont cachés à Tizi Mizik, mon parcours d’entraînement principal. Cependant, je vais aussi dans le bus à Londres et je traverse le pont de Westminster. Je ferai toujours ces choses, même si des terroristes ont tué là-bas. J’irai quand même à Bruxelles, à Paris, à Madrid, à New York et à Strasbourg.

Les terroristes existent pour répandre la peur. Nous ne devons pas leur permettre de gagner. Nous sommes tous dans le même bateau. Chacun de nous peut prendre position simplement en étant un peu plus gentil, plus compréhensif et en étant les meilleurs personnes que l’on puisse être.

Ce blog a été initialement publié sur le site web de Alice Morisson.