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04/11/2018 18h:10 CET | Actualisé 04/11/2018 18h:10 CET

BLOG- École publique: ces réformes qui déforment

"Depuis l’indépendance, la chronologie des réformes de l’éducation au Maroc dresse le bilan d’une crise constante".

ABDELHAK SENNA via Getty Images

En marge du projet de loi-cadre sur la réforme du système d’éducation, de formation et de recherche scientifique, un séminaire s’est tenu le mardi 23 octobre à la Chambre des représentants. Le projet en question, tout en reposant sur la vision stratégique 2015-2030, a pour ambition d’assurer l’équité des chances et garantir un enseignement de qualité. Suite à son approbation par le Conseil ministériel en août dernier, le projet qui sera soumis à l’examen de la Chambre des représentants pour approbation, devrait constituer, une fois adopté, un atout législatif sans précédent pour le Maroc.

Que de beaux desseins! Les réformes et les nouveaux projets sont souvent porteurs de rêves et d’espoirs puisqu’ils partent tous de la bonne volonté d’agir sur un état des lieux jugé perfectible. Il va sans dire que l’enseignement et l’éducation jusqu’à présent ne font que traîner les séquelles expérimentales de l’ensemble des réformes qui se sont succédé sur le corps du secteur éducatif depuis les ultimes décennies du siècle dernier. “Qui réforme, dit le proverbe allemand, souvent déforme.”

En effet, et depuis l’indépendance, la chronologie des réformes de l’éducation au Maroc dresse le bilan d’une crise constante. Les années 80 (pour ne citer que ce que j’ai vécu) marquèrent le début de l’arabisation dans toutes les matières des cycles primaire et secondaire. Bien entendu, les fils des fervents défenseurs de l’arabisation n’étaient pas concernés puisqu’ils suivaient, dans leur majorité, une formation en langue française. Après des décennies d’arabisation, le retour vers le français s’est fait en fanfare en 2016. Il y eut ensuite, avec le soutien de la Banque Mondiale, la Charte nationale de l’éducation et de la formation, baptisée aussi “décennie de l’éducation” (1999-2009). L’échec du projet et les enseignements tirés au cours de ladite décennie déboucheront sur l’élaboration d’un plan d’urgence qui s’étalera sur la période 2009-2012. La dernière réforme en date est la vision stratégique (2015/2030), en cours d’examen sous la coupole du parlement. Censée couvrir 15 ans (ou ce qu’il en reste), la vision est mise au point après un repos biologique de trois ans (de 2012 à 2015) et ne peut être mise en œuvre en cette fin d’année 2018 puisque l’année scolaire en est déjà à la fin de son deuxième mois. La vision s’annonce plutôt brumeuse. Par ailleurs, ces six années sans vision claire ont permis à quelques imminents visionnaires de booster le débat avec la judicieuse et brillante idée de verser l’huile de la “darijation” sur le feu qui dévaste déjà le système éducatif. “L’échec, dit-on, est le père du succès”. Les échecs successifs de nos réformes n’ont, néanmoins, de cesse de démontrer le contraire. Après tout, il est on ne peut plus clair, et les faits sont là, que toutes les politiques expérimentées sur le système éducatif de l’école marocaine ont magistralement échoué l’une après l’autre, du fait qu’elles n’agissent jamais sur les structures de bases. Les lacunes, par conséquent, n’ont cessé de s’élargir au fil du temps. Les centres de formation des enseignants n’existent plus, et face au flagrant manque d’effectifs enseignants, le ministère galère depuis deux ans déjà et à chaque rentrée scolaire dans la politique d’urgence du recours aux contractuels qui n’ont aucune formation pédagogique. Les enseignants titulaires, quant à eux, ne reçoivent aucun recyclage, ne sont soumis à aucun programme de formation leur permettant d’évoluer et de rénover leurs savoirs et compétences pédagogiques. Les classes sont déplorablement surpeuplées dans tous les cycles scolaires, et, de surcroît, le problème de l’abandon scolaire est en hausse permanente. Les statistiques présentées par le ministère de l’Éducation Nationale, de la Formation Professionnelle, de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique précisent le chiffre de 221.958 élèves au niveau national pour l’année scolaire 2017-2018 dans les cycles primaire et secondaire. Autant d’obstacles qui ne peuvent qu’obstruer un apprentissage et un rendement optimaux, et rendre même absurde toute tentative de réforme. Comment prétendre réformer si l’on ne pense pas agir sur ces contraintes infrastructurelles de bases?

Le chef du gouvernement est d’autant plus étonné que l’école publique d’aujourd’hui soit critiquée par ceux qui se trouvent être le pur produit de cette école. Des propos qui relèvent plus d’une rhétorique politique que d’une prétendue ingénuité.

Devant le débat qui bat son plein au sein de la société autour de l’échec des réformes à redresser la situation de l’école marocaine, le Premier ministre, lors de son intervention au séminaire tenu au parlement, en appelle à mitiger ce qu’il estime une “vision négative” de l’école publique. Il est d’autant plus étonné que l’école publique d’aujourd’hui soit critiquée par ceux qui se trouvent être le pur produit de cette école. Des propos qui relèvent d’une rhétorique politique plus que d’une prétendue ingénuité.

Je ne crois pas qu’il s’agisse ici de “vision négative”. La vision est associée au regard, c’est une réduction eidétique qui passe de la perception à l’interprétation ; elle est de ce fait normalement subjective et n’engage que celui qui l’effectue. Ce qu’on a là est une réalité tangible et flagrante, et bien des choses ont changé depuis que ces lauréats ont eu leurs diplômes de leurs écoles publiques. Pas si loin que dans les années quatre-vingt le nombre des écoles privées était très réduit. Elles étaient réservées, en grande partie aux élèves ayant eu des problèmes ou n’ayant pu poursuivre leur scolarité dans le secteur public. Des élèves qui se présentaient aux lycées publics pour passer leur baccalauréat en tant que candidats libres ; ils étaient généralement, et malheureusement, isolés et jugés paresseux, voire même dangereux dans certains cas. Aujourd’hui, dans un curieux renversement de situation, les professeurs du public ont de plus en plus peur d’aller dispenser leurs cours. On n’a qu’à se rappeler les violences de fin d’année dernière dans certains établissements. L’école publique est de plus en plus réservée aux élèves venant de souches sociales démunies. Même les familles en difficulté financière font des pieds et des mains pour s’acquitter des lourds frais de scolarité des écoles privées pour éviter à leurs enfants d’aller à l’école publique. Le même schéma s’étend au post-bac ; beaucoup de familles s’endettent pour tabler sur les universités privées ou sur l’enseignement à l’étranger.

Avoir étudié au sein de l’école publique ne dispense personne d’en faire la critique. On est tellement touchés et déçus de l’état des lieux déplorable de notre école qu’on n’a plus confiance dans les réformes. Tellement déçus qu’on tourne souvent le regard nostalgique, non sans regret, vers les anciennes séries d’Henri Tranchart (Bien lire et comprendre) et d’Ahmed Boukmakh (Iqra’e), vers l’hymne national appris et chanté le samedi matin par l’ensemble des élèves dans la grande cour qu’on porte encore dans le cœur. L’école publique appartient à tout le monde ; l’école privée est un business qui fait le bonheur de ses actionnaires. Menés par le bout du nez, nous y inscrivons pourtant nos enfants, parce que nous n’avons pas de choix meilleurs.

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