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14/06/2018 14h:46 CET | Actualisé 14/06/2018 14h:46 CET

À toutes les femmes sur lesquelles un homme a déjà levé la main

"Nous ne sommes pas faibles. On nous a seulement appris à l’être."

Favor_of_God via Getty Images

Je voudrais m’adresser à toutes les femmes sur lesquelles un homme a déjà levé la main. Qu’il s’agisse d’un père, d’un frère, d’un ami, d’un amoureux. Je voudrais leur exprimer la rage et la peine que personne ne veut entendre et qu’elles seules peuvent comprendre.

Tabassée en pleine rue par mon chéri, sous le regard indifférent des autres hommes, j’ai appris, moi aussi, ce que signifie le fait d’être la proie, le jouet dans les mains d’un plus-fort-que-moi. J’ai vu les passants s’approcher, intrigués, détourner le regard et s’éloigner dès qu’ils croisaient le mien ou que je demandais de l’aide. J’ai compris que ma vie ne vaut pas beaucoup, dans ces rues, en tant que femme. Dans le cercle privé, les réactions ont été les mêmes. Je n’ai reçu que peu de considération, de soutien. Je me suis sentie isolée, paria et j’ai regretté le peu de fois où j’ai osé me confier. Personne n’a voulu voir la profondeur de mon chagrin, l’abime de l’incompréhension et du sentiment d’injustice, l’ambiguïté des émotions. Et la peur. 

Je ne me suis pas faite agressée par un inconnu au détour d’un coin sombre. Pourtant, pendant des semaines, des mois, chaque ombre masculine, chaque éclat de virilité, me paralysait de peur. Ils étaient les complices. Ceux qui s’assiéraient avec une boîte de pop-corn si j’étais battue à mort sous leurs yeux. Qui sont ces hommes? Nos épiciers, nos collègues? Nos frères? Ou… de simples figurants destinés à nous rappeler notre insignifiance?

Parce que je me suis cachée pendant des semaines, parce que j’ai vécu la honte et la culpabilité, je voudrais dire à toutes les femmes ce que j’aurais voulu avoir compris: nous avons le droit de parler. L’agression que subit une femme parce qu’elle est une femme ne devrait pas être plus honteuse que n’importe quelle autre agression.

Plus virulente en apparence, je réponds pourtant moins facilement aux hommes qui m’importunent. Je marche d’un pas moins assuré. Seuls la peur, le dégoût et une rage impuissante m’accompagnent dans la rue. Je suis le lapin, ils sont les renards. Je suis le lapin prisonnier du pays des renards. J’essaie de me faire plus petite encore pour qu’ils ne me voient pas. A l’intérieur, je reste cette petite souris affolée qui tente d’échapper aux chats, le condamné à mort au temps des jeux de Rome. Le moins qu’humain, le moins que l’autre. Et sur mon visage, je sens toujours les stigmates de la violence, comme preuve de ma faiblesse et autorisation de m’agresser facilement. Bien que n’ayant en apparence plus rien, je porte, comme une honte indélébile, comme un masque en filigrane, la trace de ce qu’ils ont le droit de me faire. Souvent, je sens encore sur mon visage les marques que je n’ai plus.

Parce que je sens ma volonté s’affaiblir chaque jour, je voudrais dire à toutes les femmes: nous ne sommes pas faibles. On nous a seulement appris à l’être.

J’ai voulu lui pardonner des dizaines, des centaines de fois. Devant l’ampleur de la souffrance plus profonde qui m’attendait, j’avoue, j’ai parfois même souhaité être encore sous les coups, l’esprit sonné par la douleur et le corps soutenu par l’instinct de survie. J’ai compris alors qu’on pardonne pour sauver notre âme. Au péril de notre corps, certes, mais pour rester nous-même. Pour ne pas avoir à affronter toute cette colère et tous ces doutes, pour ne pas subir l’indifférence du bourreau qui avait promis de nous protéger.

Parce que j’ai douté, hésité, souffert de chaque décision que j’ai prise, je voudrais dire à toutes celles qui culpabilisent de s’enfuir, celles qui ont honte de rester, et surtout, à toutes celles qui n’ont plus la force de se poser ces questions: il n’y a pas de bonnes réponses. Il n’y a que les réponses qu’on nous permet de faire avec les armes qu’on nous donne. Et on nous en donne souvent peu.

Pour finir, je voudrais m’adresser aussi, un peu, aux hommes. A tous ceux qui étaient là ce jour-là et à tous ceux qui leur ressemblent, à ces hommes qui ont peuplé mes cauchemars et à qui j’ai souhaité la mort et l’enfer, je voudrais dire: Merci! Merci de l’avoir laissée aller assez loin pour que je ne puisse pas revenir en arrière. Merci de ne pas m’avoir laissé l’occasion que ça se reproduise, plus souvent, ou ailleurs, dans un endroit où il me serait plus difficile de m’enfuir.

Aux moins violents, aux pas moins bêtes, aux dragueurs du dimanche, je voudrais rappeler qu’une femme qui marche dans la rue ne vous appartient pas. N’exigez pas de nous qu’on vous sourit si vous ne savez pas pourquoi on baisse les yeux, n’exigez pas qu’on vous parle si vous ne savez pas pourquoi on se tait. Il y a des jours où ça fait très mal.

À tous les autres hommes, à ceux qui ne se reconnaissent pas là-dedans, j’adresserai seulement une prière: faites très attention à vos petits garçons. Ils deviendront un jour des hommes, à qui l’on a appris qu’ils sont forts, face à des femmes, à qui l’on a appris qu’elles sont faibles. Chaque mot compte. Il peut détruire des vies.