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01/10/2018 16h:25 CET | Actualisé 01/10/2018 16h:25 CET

BLOG - [+212] Hommage - Tétouan Express

"Cet hommage, j’ai d’abord voulu l’adresser à une personne mais aussi à une génération qui m’est chère et qui en train de disparaître par la force des choses"

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Carte postale, vue de la rue du Général Franco à Tétouan.

Quand on vit loin de ceux qu’on aime, c’est souvent par WhatsApp que les nouvelles arrivent, les bonnes comme les mauvaises. Je n’éteins donc jamais mon téléphone la nuit et souvent, je me surprends à retenir ma respiration en le rallumant après un vol, le temps de m’assurer que tout va bien. C’est sûrement un peu exagéré, mais c’est comme ça. La vie fait qu’on a tendance à prévoir les événements heureux. Les nouvelles considérations économiques font qu’on les prévoit de plus en plus en avance. Avec un peu d’organisation, ce n’est pas très difficile d’être présent.e, le temps d’une célébration. Les mauvaises nouvelles elles, débarquent sans prévenir, et nous après forcément. Souvent trop tard.

Vendredi 28 septembre, mon grand-oncle est décédé dans la nuit. Je l’ai appris sur WhatsApp en ouvrant les yeux quelques heures plus tard. Un message noir sur blanc certes, mais qui est resté difficile à réaliser parce qu’il émanait de mon téléphone, et que mon téléphone dit beaucoup de bêtises au quotidien.

Mon grand-oncle a eu une de ces vies qu’on pourrait lire dans un roman ou regarder défiler dans un film. Une vie d’élégance et de voyages autour du monde. “Elegante, elegante, siempre”. En bon diplomate, il m’expliquait avec beaucoup de ferveur qu’on n’obtenait rien dans la vie sans se présenter correctement au monde. Morceaux choisis:

Il naît à Tétouan, en 1936. Cette année-là, le général Franco déclenche sa conquête de l’Espagne depuis la capitale du Maroc espagnol et fait basculer le pays dans la guerre civile. Il grandit sous protectorat espagnol dans la médina de Tétouan, calle Luneta à la jonction du mellah, dans une ville cosmopolite où les cabarets de flamenco se multiplient. Dans sa jeunesse, il s’engage comme activiste dans les mouvements nationalistes qui mèneront à l’indépendance du pays.

Il étudie le journalisme et la diplomatie à Madrid, le français à Paris avant d’intégrer le ministère des Affaires Etrangères qui à l’époque a besoin d’hispanisants. Au lendemain de son mariage, en 1964, il part pour Pékin avec son épouse de 17 ans et rejoint la première ambassade du Maroc en République populaire de Chine. Une destination improbable mais stratégique dans un contexte post-indépendance des pays anciennement colonisés et d’émergence du mouvement des non-alignés où le Maroc se cherchait de nouvelles ouvertures. Ils mènent une vie de diaspora entre diplomates étrangers, bercée par les douceurs apportées des quatre coins du monde par ses confrères d’ici et là. Ils vivront la transition vers la révolution culturelle de Mao. La nounou de son fils, né en Chine, lui apprend à jeter des pierres sur les dignitaires et intellectuels chinois qui défilent dans les rues de Pékin avec des pancartes aux inscriptions infamantes de type “Je suis un propriétaire foncier”, “Je suis une imbécile”. Après plusieurs années passées en Espagne voisine entre Malaga, Barcelone et Madrid où nait sa fille en 1971, il inaugure en 1990 la première ambassade du Maroc au Mexique. Il est nommé ambassadeur dans ce pays réputé pour son soutien au Polisario et sera envoyé à Santiago, au Chili pour son dernier poste à l’étranger en 1997.

Quand j’étais petite, il me faisait un peu peur mais son excentricité m’intriguait parce qu’elle était complètement assumée et qu’il en jouait fièrement. Son sens du détail, sa coquetterie lui venaient sûrement d’un mélange de références propres à son temps, quelques part entre le style de Cary Grant et celui des señoritos espagnols endimanchés que les tétouanais se sont totalement approprié. Par frottement diraient les uns, par fréquentation diraient les autres.

De ses postes successifs en Asie, Amérique centrale et latine je garde des bijoux, des objets qui ont toujours eu une valeur spéciale à mes yeux, celle des choses qui viennent de loin. Après une vie autour du monde, il est rentré à Rabat avec son épouse et les trésors d’une vie d’expatriation minutieusement accumulés, avec goût et avec amour. Cet hommage, j’ai d’abord voulu l’adresser à une personne mais aussi à une génération qui m’est chère et qui en train de disparaître par la force des choses. D’un côté, j’ai souvent jalousé ce qu’ils ont pu voir et vivre du monde. De l’autre, ils me fascinaient parce qu’ils me faisaient voyager par le récit et qu’ils m’ont introduite aux personnalités à la fois fortes et attachantes, familiarisée à leurs exigences, et convaincue du pouvoir des histoires.