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02/10/2018 14h:01 CET | Actualisé 26/11/2018 12h:29 CET

[+212] Entrepreneure et repatriée, les (bonnes?) raisons de mon retour choisi au pays

"La repatriation choisie est un phénomène qui suscite particulièrement la curiosité du Marocain pour qui, du bas en haut de l’échelle sociale, la vie en Occident est l'ultime accomplissement".

Carolin Voelker via Getty Images

La rubrique +212 est un espace de dialogue et d’échange, une fabrique d’idées. Elle rassemble un faisceau de regards sur le Maroc, formulés de l’extérieur vers l’intérieur par des plumes expatriées, exilées, émigrées, nomades, membres de la diaspora marocaine à l’étranger.

CASABLANCA - En même temps que je recevais l’invitation à partager mon témoignage de repatriée, une nouvelle amie casablancaise, avec qui je cours et fais du yoga régulièrement désormais, m’écrivait: “tu étais statistiquement improbable dans ce bled 😅”. Explications.

Je m’appelle Hanae, j’ai 29 ans, je suis franco-marocaine et je suis installée à Casablanca depuis un an où j’ai notamment mis en place la coding school Le Wagon. Après avoir amorcé une transition du conseil en stratégie digitale vers les startups tech à travers mon apprentissage du coding au Wagon Barcelone il y a deux ans, j’ai profité de cette période fructueuse pour poser ma vision sur des projets plus en résonance avec mes aspirations profondes, qui m’ont amenée à faire le pas et m’installer, à l’issue de mes pérégrinations choisies, à Casablanca! Dans ces projets, on compte Douar Tech, incubateur social à destination des jeunes du rural qui est en phase prototype et L’Abécédaire d’une vie moderne, projet collectif créatif et pluridisciplinaire qui sera révélé au grand jour prochainement. Parce qu’il y a deux ans, déçue du monde corporate qui m’avait un peu usée, j’ai tout simplement décidé d’ouvrir un nouveau chapitre de ma vie, d’y exprimer toutes mes envies et d’y développer tous mes talents, en prenant le risque de l’entrepreneuriat à 100%.

On entend toutes sortes de choses à l’annonce de ces projets. Entre les expressions spontanées de joie, les messages à la fois graves, inquiets et bienveillants à coups de “bon courage” comme si on allait à la guerre... et les incompréhensions exprimées, avec des sentences du genre: “tu es rentrée DÉFINITIVEMENT?! Jamais je ne me le serais imaginé”!”, comme souvent dans notre cher pays, tout le monde a un avis sur la question! La repatriation choisie est un phénomène qui suscite particulièrement la curiosité du Marocain qui, du bas en haut de l’échelle sociale, a tout de même la vie en Occident en ligne de mire comme ultime accomplissement. J’avais par ailleurs, il est vrai, la réputation d’une grande autonomie et d’un caractère bien trempé déjà au lycée, venant d’une famille très occidentalisée qui a priori ne m’imposerait pas de voie rigide – et au Maroc, dans le milieu de la bourgeoisie qui fréquente les lycées français, force est de constater que les parcours de repatriation tout tracés sont ceux des retours-mariages-de-bonne-famille (raison tout à fait légitime du reste!) combinés à des postes-de-direction-tout-taillés. Bref… l’ennui total pour un esprit explorateur, curieux de tout, de soi et des autres comme le mien!

Le ciel, les oiseaux, et ta mère !

Faire accepter le choix du risque entrepreneurial à ma famille a été un premier défi! La grille d’analyse critique de ma mère est sans doute plus rude que celle des VCs les plus exigeants de la Silicon Valley! A force d’explications et d’efforts, elle a fini par comprendre que mon retour n’était pas qu’une lubie qui durerait 3 mois seulement… et chemin faisant, elle a fini par devenir ma meilleure alliée! Ce n’était pas simple: je passais du confort du salariat en France à l’incertitude la plus totale de l’entrepreneuriat dans un pays peu connu pour sa promotion de la méritocratie et de l’Etat de droit… autant dire que cela ressemblait à un choix kamikaze! Et ce alors même que mes premières années professionnelles m’avaient déjà mise dans le rôle et les responsabilités pour l’heure symboliques de celle qui gagnait le plus dans ma famille. Après le décès de mon père, et in fine le déclassement social qui s’en est suivi - on reste malheureusement dans une société où l’on est d’abord “fille de” ou “femme de” - et le départ à la retraite de ma mère, le choix n’était pas évident.

Pourtant, ma famille m’avait manqué justement. Je ne compte pas le nombre de fois où je me suis réjouis cette année des petits plaisirs que m’apporte cette proximité: quand j’arrive à libérer une après-midi, de pouvoir juste aller prendre le thé et passer du temps de qualité avec ma mère. Reprendre le goût de nos discussions profondes, là où à Paris je lui organisais seulement un calendrier de visite intensives, trop prise par mes impératifs professionnels exacerbés par mon zèle d’immigrée. On a beau dire, même après un parcours d’intégration réussi avec ses mille et une péripéties d’une assimilation progressive à la “parisianité”, couronnée d’une naturalisation “bien méritée”, il y a ce sentiment irréductible d’avoir à toujours justifier sa place. Et peut-être qu’après tout, la repatriation n’est qu’une phase de cette trajectoire multiculturelle ! Qui sait …

Quel bonheur en tout cas de redécouvrir mon pays! Cette semaine par exemple, parce qu’on vient de passer une phase très intense et qu’on en démarre une très bientôt, je peux m’accorder plus de pauses: j’écris cet article après avoir surfé à Ain Diab avec mon équipe ce matin, et repris le travail au bureau cette après-midi. Demain, après mes rendez-vous, je file dans le Haut-Atlas pour faire l’ascension du Toubkal! Et 4 fois par semaine, depuis mon retour de la Silicon Valley où j’allais faire une conférence sur l’importance de la diversité dans la tech, je vois le lever de soleil avec les sportifs casaouis sur la corniche… le retour au Maroc dans ces modalités-là, avec des projets à soi et le maintien d’une grande ouverture sur le monde qu’on a à peine commencé à découvrir, c’est une satisfaction sans commune mesure en comparaison avec mes expériences professionnelles passées!

Préserver sa liberté

La grande question qui taraude la plupart des femmes de la diaspora marocaine lorsqu’elles envisagent de rentrer, c’est l’immense coût d’opportunité en termes de libertés individuelles.

Liberté de penser, d’agir, d’exprimer un point de vue minoritaire, d’avoir pleine jouissance de l’espace public! Maintenir à bon niveau les libertés acquises et appréciées dans son quotidien à l’étranger, cela passe au Maroc par l’acceptation de postures combatives malgré soi. Depuis un an, je me déplace en transports en commun (train, cars, taxis). Je dois dire que c’est souvent épuisant et que les sollicitations qui vont de la maladresse au harcèlement violent sont trop nombreuses. Si le cadre législatif se transforme lentement, on sent bien que les mentalités les plus adverses au changement ne suivront pas, loin de là! Mais voilà, je l’ai fait quand même! J’investis l’espace public. Je m’habille comme je l’entends. Et j’assume. C’est parfois un acte militant d’être soi tout simplement.

Il y a le reste évidemment - cela étonne toujours mes amis qui me rendent visite: au Maroc, les relations hors mariage sont prohibées. Même si l’on dit de Casablanca que c’est une métropole particulièrement libérale, on reste dans une société foncièrement conservatrice, aux us archaïques à bien des égards où la place des femmes n’est pas à envier. Cela joue forcément dans ses rapports à l’autre genre, sur le plan professionnel, même si l’on subit moins en tant qu’entrepreneur, comme sur le plan personnel. Il reste nécessairement une méfiance à l’égard de mon environnement sur ce volet fondamental - par exemple, j’ai logé des collègues masculins de passage au Maroc pour m’aider à monter mon projet - qu’allait dire le gardien? Si je venais à dénoncer mon voisin d’en face qui bat sa femme, y aurait-il des représailles? Si j’ai un petit ami, comment voyager avec lui sans avoir à passer par des Airbnb?

La résolution fondamentale

J’aime le Maroc, j’ai envie de lui exprimer mon attachement, et que ma petite expérience et mes quelques acquis puissent lui servir tout simplement. J’ai aussi eu le sentiment d’une certaine urgence. Une urgence à créer. Une urgence à porter une voix et un message: cela doit être possible d’être ici chez soi quand on est une jeune femme indépendante et ambitieuse. C’est mieux dit en anglais: “I wanted to befriend Morocco again on my own terms”. J’ai fait mon petit bout de chemin à l’étranger, seule, comme une grande. C’était essentiel pour moi de le faire au Maroc aussi, et de faire en sorte que ce soit à tout point de vue épanouissant! Pour ce faire, il m’a fallu apprendre à passer outre le machisme, le népotisme, le laxisme, le je-m’en-foutisme… et un tas d’autres “ismes” que la neutralité politique voulue de cet article m’empêche de nommer! En adopter un autre à la place: l’optimisme!

Et de voir que cela peut en inspirer d’autres, c’est pour moi un grand honneur qui me conforte dans mon choix. Je n’exclus pas de découvrir d’autres cieux une fois que je serai arrivée à bout de la mission que je me suis donnée. Pour l’instant, au quotidien, j’aime vivre le Maroc comme je l’entends, parfois malgré tout, et je suis heureuse de contribuer autant que faire se peut à travers mes projets à son développement.

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