01/08/2018 16h:41 CET | Actualisé 01/11/2018 17h:49 CET

Blockchain: "Le projet de ferme éolienne à Dakhla est un pari risqué"

Premières indiscrétions sur ce méga projet de blockchain-powering au Maroc.

Soluna

ÉCONOMIE - La région de Dakhla va accueillir l’un des plus gros projets de blockchain-powering dans le monde. Soluna, spécialiste américain de la technologie, a annoncé le 27 juillet vouloir ériger une ferme éolienne de 900 MW au Maroc pour alimenter des centres de données de chaînes de blocs, souvent utilisés dans le domaine de la crypto-monnaie. Premières indiscrétions sur ce méga projet que certains considèrent déjà comme risqué. 

Quand sera livrée la “ferme”?

Les éoliennes seront implantées sur un site couvrant une surface de 370 hectares, présentant “des conditions optimales”. Le projet devrait coûter la bagatelle de trois milliards de dollars sur une période de cinq ans et créer 1.200 emplois d’ingénieurs sur un horizon de cinq à dix ans.

L’ensemble de l’infrastructure nécessiterait au moins cinq années de construction. Selon les initiateurs du projet, celle-ci sera déployée par paliers, pour atteindre à terme une taille cible de 900 MW. Le lancement des travaux est prévu pour début 2019 avec une entrée en production de la première tranche de 50 MW début 2020. La seconde tranche, de 300 MW, devrait être lancée l’année suivante.

Pourquoi avoir fait le choix du Maroc?

Soluna, l’entreprise derrière le projet, est on ne peut plus claire. D’une part la vitesse du vent sur le site de Dakhla est parfaite pour ce genre d’installation, cette dernière pouvant atteindre 40 km/heure. D’autre part, deux Marocains sont discrètement engagés dans le projet.

Quand ils créent AM Wind en 2009, Mohamed Amine Amzazi et Mohamed Larbi Loudiyi ne s’attendaient pas à ce que le projet devienne ce qu’il est aujourd’hui. Initialement, le but était de créer un parc éolien à Dakhla, dans le cadre de la loi 13.09 permettant de produire et de vendre de l’énergie à l’ONEE. Mais la connexion au réseau national tarde et sans elle, le modèle tombe à l’eau. Les promoteurs décident alors de passer au modèle prévu par la loi 16.08 avec une utilisation pour leurs propres serveurs de blockchain.

Le projet prend forme lorsqu’ils rencontrent Dwight L. Bush, ancien ambassadeur des États-Unis au Maroc et membre du conseil consultatif de Soluna, qui a “aidé et poussé” à la concrétisation de ce dernier. AM Wind est alors racheté par le fonds d’investissement américain qui détient Soluna. Pour le conglomérat américain, posséder et contrôler son propre centre de production d’énergie, qui représente environ 40% des coûts opérationnels de cryptage, donne un énorme avantage concurrentiel. “Les discussions avec le groupe américain remontent à deux années. Pour l’instant, le projet n’est pas encore opérationnel”, confie au HuffPost Maroc une source proche du dossier.

Bloomberg via Getty Images
Un technicien dans une ferme de minage de cryptomonnaie à Saint-Hyacinthe, au Québec (Canada), le 26 juillet 2018.

Un pari risqué?

C’est clairement un pari sur l’avenir que fait Soluna. “Aujourd’hui la blockchain est surtout utilisée pour le minage de bitcoin mais entretemps, le potentiel de la technologie s’est étendu bien au-delà des crypto-monnaies. Car ayant attiré l’attention des gouvernements et du secteur financier, par l’ingéniosité de ses protocoles, la chaîne de blocs pourrait en changer le visage dans les années à venir. Toutefois, pour des raisons de sécurité, ces blockchains ne sont pas sous-traitées à des tiers”, nous explique Badr Bellaj, CEO de Mchain, start-up qui a élaboré des proof of concept pour Wafacash et d’autres acteurs nationaux dans la finance.

Dans sa communication, Soluna ne souhaite clairement pas être étiqueté “datacenter minant de la crypto”. Mais, selon des sources autorisées contactées par le HuffPost Maroc, l’entreprise utilisera bien une infrastructure avec des processeurs de type Asic, ne pouvant être exclusivement reliés qu’aux blockchains minant de la cryptomonnaie.

“L’investissement semble très risqué voire démesuré au vu de la volatilité du cours des cryptocurrencies. Lorsque le projet a été amorcé les monnaies virtuelles avaient le vent en poupe, avec un pic à 19.000 dollars pour le bitcoin par exemple. Aujourd’hui il est aux alentours des 7.000 dollars. Dans le domaine il est admis que sous la barre des 5.000 dollars, il est n’est pas rentable d’en miner, la facture énergétique étant trop élevée. Il faut aussi prendre en compte que l’énergie du parc éolien est intermittente et réduira probablement le facteur d’utilisation du centre de données tant qu’il est hors réseau” explique Issam Alaoui, expert de la technologie et en charge du datalab au sein de CIH Bank. “Il y a trop de variables pour un investissement de cette taille. Je ne vois pas comment ils font un investissement d’infrastructure de 20 à 30 ans soutenu par ce genre de flux de revenus”, continue-t-il.

Pour Badr Bellaj, la réponse est évidente. “Si les crypto, volatiles de nature, venaient à s’effondrer, le plan de secours pourrait être l’octroi à Soluna d’une autorisation de production et de vente d’énergie à l’ONEE comme prévu dans la première version du projet. Ça m’étonnerait qu’ils n’aient pas exigé de garanties. Le ministère de l’Industrie suit de près le chantier”, assure-t-il. “Ce serait profitable pour le Maroc car pour l’instant il n’y a que la dimension business qui est prise en compte par l’entreprise américaine. Il n’y aura absolument aucune retombée positive pour le citoyen lambda malgré la production de toute cette énergie verte”, conclut Bellaj.

Pour rappel, le Maroc a annoncé son objectif de produire plus de 52% de son électricité grâce à l’énergie verte d’ici 2030 et de créer plus de 6 000 mégawatts de projets d’énergies renouvelables d’ici 2020.

Technologie modulable pour crypto volatile?

Soluna annonce qu’elle développera le site éolien d’une manière modulaire appelée Pods. “Chaque Pod comprendra 12 MW de production d’énergie, un système de stockage associé, et un centre d’exploitation de crypto-monnaie ou Blockchain de 6 MW. Le site complet peut accueillir environ 75 Pods”. De quoi voir venir et s’adapter à la volatilité du cours des cryptomonnaies qui seront minées? Contacté par nos soins, le groupe américain n’a pas donné suite à nos sollicitations.