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14/11/2015 10h:16 CET | Actualisé 14/11/2016 06h:12 CET

Bledek: lettre à mes grands-parents (28)

Je ne vous ai jamais vus. Je ne vous ai jamais parlé. Il y a tellement de choses que j'aimerais vous dire, tellement de questions que j'aimerais vous poser. Mais je n'en ai jamais eu l'occasion et je ne l'aurai jamais.

Je ne vous ai jamais vus. Je ne vous ai jamais parlé. Il y a tellement de choses que j'aimerais vous dire, tellement de questions que j'aimerais vous poser. Mais je n'en ai jamais eu l'occasion et je ne l'aurai jamais.

Beaucoup de choses nous sont imposées de l'extérieur. L'être humain est une espèce grégaire, sa survie dépend du groupe. Cela conditionne la plupart de ses comportements, de ses croyances, de ses interdits. Le groupe libère et limite. L'une de ses obligations dans la plupart des cultures et le devoir de respect envers ses aînés, envers ses ancêtres.

Se peut-il que la liberté dont je m'apprête à abuser dans cette lettre vienne en partie du fait que je n'ai jamais eu à exercer ce devoir de respect envers vous mes grands-parents ? Se peut-il que la liberté, ma liberté chérie soit le legs de votre absence assourdissante ? Votre absence dans ma vie a rendu obsolètes les limites que j'aurais dû intégrer. La déférence due à votre rang.

Vous ne me comprenez pas. Je ne me comprends pas moi-même.

J'aimerais exercer ma liberté aujourd'hui pour comprendre le lien qui ne nous unit pas ou l'absence de lien qui nous unit.

Quand la plupart des gens évoquent le souvenir de leurs grands-parents, c'est souvent pour louer leur gentillesse, leurs attentions, leur cuisine, leurs conseils avisés, leur sagesse, leur décalage avec l'époque moderne. Les grands-parents évoquent le folklore, les traditions qui se transmettent, un dimanche à la campagne. Ils évoquent, pour d'autres, des choses plus négatives. On parlera de leur conservatisme réactionnaire, de leur pingrerie, leur chantage à l'héritage et autres joyeusetés.

Le vide.

Vous, mes grands parents, vous ne m'évoquez rien. Absolument rien.

Un grand vide, un cratère dans la Terre rempli du chant des chauves-souris. Un écho étouffé, le tonneau des Danaïdes, des étoiles qui n'ont jamais brillé, le vent un jour où il ne souffle pas. Vous ne m'évoquez absolument rien. Ce constat n'a rien de négatif, je n'exprime pas de rancœur. Ni sentiment négatif, ni sentiment positif. Je cherche juste à comprendre. Comprendre en écrivant des mots.

De vous, mes grands-pères, je ne sais presque rien. Vous étiez issus de la même fratrie et l'un des deux, sinon les deux, avait un troupeau de chèvres. Vous viviez là-bas, dans la campagne sétifienne au début du XXe siècle. J'ai résumé en deux lignes ce que je sais de vous. J'ai bien essayé d'en savoir plus auprès de ma mère mais, là aussi, le vide.

Est-ce que j'ai besoin d'en savoir plus finalement ? Aujourd'hui, je n'en ressens pas le besoin. Cela changera peut-être. Je pourrais toujours demander des informations aux vivants qui vous ont côtoyés mais, d'expérience, je sais que les informations seront biaisées et je n'ai pas envie de vous connaître à travers la subjectivité de quelqu'un d'autre. Je préfère que vous restiez des inconnus.

Les gens parlent de l'importance des racines. Les gens utilisent des métaphores végétales pour se symboliser. Je ne suis pas les gens. J'ai deux jambes, pas un tronc avec des racines. L'image ne m'a jamais parlé, bien heureusement. Ils s'imaginent posséder la Terre. Nèss, les gens. Je les regarde en m'éloignant.

Vous, mes grands-pères, est-ce que votre bouche a déjà prononcé mon prénom dans une conversation ? Est-ce que les syllabes qui composent mon prénom ont déjà fait chanter votre bouche et votre cœur ? Est-ce que vous m'avez fait une place dans vos rêves à défaut d'en avoir eu une dans vos vies ? Je me suis construit en tant qu'homme hors votre présence. Pourtant, nous partageons au moins un chromosome tous les trois.

De vous, mes grands-mères, je ne sais presque rien. Les rapports entre ma mère et sa belle mère n'étaient pas simples. Ma sœur aînée et ma mère l'ont toujours décrite comme une femme méchante. C'est tout ce que je sais d'elle. Le vide et une vision partielle, limitée, subjective et négative. Je garde le vide, je jette le reste.

Nena, tu es la seule sur qui j'ai pu poser mes yeux. J'ai pu voir ton sourire lorsque tu posais tes yeux sur moi. L'espoir d'une vie heureuse qu'il m'adressait. J'ai pu toucher tes mains, les caresser même et imprimer leur douceur dans ma chair. De toi, je ne sais rien. Ta vie, tes parents, tes rêves, tes chansons, tes peurs, tes doutes, tes blessures, tes créations. Ta cuisine. Inconnus. Comment as-tu vécu l'Histoire ? Que t'a enseigné le temps qui passe ? Comment s'est passée pour toi la nuit où ta fille t'a quittée pour rejoindre son mari en France ? Quels rêves as-tu faits cette nuit-là, Nena ? Je caresse cette tenture que tu as laissée à ma mère et j'imagine tes pieds à côté des miens quand je les pose dessus.

J'imagine. Mon imagination.

Peut-être qu'il est là votre legs. Le vide, l'absence, le rien est un terrain propice à l'imagination après tout. Si vous, grands-parents, êtes censés symboliser les traditions et leur transmission, votre absence n'est-elle pas favorable à toutes les innovations, finalement ? Je ne suis pas en train de me réjouir, j'essaie de trouver du sens. Français ou Algériens, je me suis toujours senti distant des êtres humains qui voyaient dans leur folklore transmis l'expression de leur identité. Ce sont juste des signaux pour que les membres d'un même groupe se reconnaissent. J'y ai toujours vu une entrave aux libertés individuelles et une barrière vis-à-vis des personnes qui n'appartenaient pas au folklore en question.

Totems et tabous. J'ai trop longtemps été envieux de tous ceux qui mangeaient la tradition, l'écoutaient, la regardaient, l'ingurgitaient et la recrachaient.

Vous, mes grands-parents, je ne ressens aucune rancœur, vraiment. Je suis neutre vis-à-vis de vous comme je le serais vis-à-vis d'un inconnu. Votre absence m'a permis de comprendre qu'au-delà des traditions que je suis censé incarner mais que je n'incarnerai jamais, sous la façade des folklores, tout être humain est passé au tamis des mêmes émotions : joie, tristesse, doute, peur, espoirs, angoisses, lâcher prise, amour. La gamme des émotions est la même pour tous quelque soit la musique pour l'exprimer.

Votre absence dans ma vie m'a permis de m'affranchir de certains marqueurs culturels. Ils ne sont que des carcans et des mises à l'écart d'autrui. Votre absence dans ma vie m'a permis et me permet d'innover ma culture.

Mon héritage, le vide. Mon legs, l'imagination. Mon trésor, ma liberté.

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