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29/11/2015 16h:03 CET | Actualisé 29/11/2016 06h:12 CET

Bledek: devant ma page blanche (29)

Devant ma page blanche, mes yeux se ferment et m'invitent au sommeil. Je te garde dans mes rêves, ces lieux secrets où tu me rejoins de temps en temps.

Devant ma page blanche, mes yeux se ferment et m'invitent au sommeil. Je te garde dans mes rêves, ces lieux secrets où tu me rejoins de temps en temps.

Tu es parti depuis bientôt 10 ans. Déjà. J'ai pris le parti de continuer à vivre même sans toi. Ne pas invoquer ton esprit quand je suis perdu. Les vivants devraient toujours accorder ce dernier respect aux morts, les laisser partir, ne pas vouloir les retenir. Leur assurer que tout ira bien même sans eux. Pour certains, c'est plus facile que pour d'autres.

Je dois t'avouer quelque chose papa. Je n'étais pas triste à ton enterrement. Cette semaine de juin 2006 ne s'est pas passée comme prévu. Les émotions avaient pris possession de mon corps et de mon âme mais la tristesse s'est tenue à l'écart. J'en ai ressenti une certaine honte. On m'a expliqué que le déni faisait partie du deuil mais je suis sûr que cette absence de tristesse n'était pas du déni.

Je comprenais très clairement que plus rien ne serait pareil et que ton rire ne résonnerait plus à mes oreilles. Que tes bras ne m'étreindraient plus. J'ai pensé à mes débuts dans cette vie à tes côtés et je n'ai ressenti que de la gratitude. Dans mes songes éveillés, je remerciais la vie d'avoir eu la chance de t'avoir eu comme père. J'ai chuchoté ma gratitude à ton oreille.

Les gens me témoignaient leurs condoléances. Je n'osais pas leur dire que je ne ressentais ni tristesse, ni désespoir. Que de la gratitude. Le manque n'est venu que plus tard. Des années plus tard.

Une envie de te téléphoner pour entendre ton rire illuminer l'Univers à nouveau. Ton sourire comme allégeance à la Beauté. Ce sourire que tu arborais sur ton lit de mort, une dernière provocation aux vivants. J'ai affiché une gravité de circonstance pour ne blesser personne. Mais une fois seul dans cette chambre funéraire, j'ai souri avec toi. Et j'ai ri. Seul, je me suis autorisé à être vrai. Nous avons ri ensemble papa. Aux moments joyeux, à nos pique-niques dans l'herbe, au printemps, à la musique, à la danse. A cette chanson chuchotée à mon oreille. Je t'aime en Arabe.

Devant ma page blanche, mes yeux piquent et les flammes des bougies vacillent. Dehors, l'hiver s'installe doucement. Les premiers flocons commencent à tomber. Tout va bien. Je vais bien. Je suis heureux papa. On construit son bonheur soi-même mais j'aime croire que tu es en partie responsable de mon bonheur actuel. Tu m'as permis de le construire.

Tu m'as appris à ne pas me contenter des réponses toutes faites. La vertu du doute. Tu m'as appris à sans cesse me poser des questions et aller chercher des réponses par moi-même. Tu m'as poussé à explorer et ne pas me laisser freiner par les difficultés. Explorer les territoires interdits, dépasser les tabous. Tu m'as appris la sobriété, l'humilité, la discrétion. Ne pas s'arrêter aux apparences.

Tu aurais pu la maudire mille fois cette France qui t'as emprisonné pendant la guerre et très certainement torturé. Mais tu ne l'as jamais fait. Je t'ai toujours admiré pour ça. Avoir le courage de pardonner. La vraie force est là, le reste n'est qu'apparence. Tu m'as appris à l'aimer cette France.

J'ai eu la chance d'avoir le seul père Noël au monde avec une barbe en coton et une djellaba algérienne. Tu as amené de la magie dans ma vie. Se foutre du qu'en dira-t-on. Tes contes comme réponses en parabole à mes questions d'enfants étaient les trésors d'un capitaine à son moussaillon. Faire passer des leçons de vie au travers d'histoires improvisées. Je comprenais tes ellipses, ces contes me donnaient l'impression d'être au-dessus du lot. Tu me rendais unique. Sinbad le marin embarque sur son navire et vogue sur les 7 mers.

Dans un rêve, j'accostais dans un pays étranger. En explorant ces terres inconnues, j'ai découvert une lagune où les antilopes vivaient en harmonie avec les aigrettes et les perroquets.

Dans ce rêve, tu marchais derrière moi en m'indiquant ces arbres un peu plus loin. Ton sourire, toujours, me guidait. J'ai plongé un pied et l'autre dans ce lac, puis les jambes.

Assis dans l'eau au milieu des oiseaux migrateurs, tu m'adressais un dernier sourire, confiant, et j'ai compris. Je me suis laissé flotter entièrement et j'ai observé le vol des grues et des ibis. Une plume, puis une autre. Puis des dizaines et des centaines en cascade sur mon visage et sur l'eau. Des plumes portées par le vent. Je flotte serein, un sourire s'étire sur mes lèvres. J'ai mis longtemps à comprendre ce rêve papa. Cette terre enchantée et ce lac existent vraiment. Ma main tremblait quand j'ai reconnu et caressé ces troncs d'arbre.

Même absent, tu continuais à mettre de la magie dans ma vie. Refuser les frontières artificielles entre le rêve et la réalité. J'ai appris plus tard que ton nom signifie la brise, le souffle.

Devant ma page blanche, je me souviens de cette fontaine, les minutes passées à la fixer du haut de ma chambre d'hôtel. Je ne me prendrai jamais en photo à tes côtés devant Ain Fouara. Ce voyage, j'aurais voulu le faire avec toi. On aurait ri tous les deux. Un jour, peut-être, j'arriverai à poser, la main levée devant cette statue. Pour l'heure, ce n'est pas possible.

J'ai réussi à l'explorer ton Algérie, à dépasser mes faux jugements.

Ce voyage, comme un dernier hommage.

Le début d'un cycle, la fin d'un autre. La fin d'une vie est le début d'une autre.

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